Je n’ai jamais vu de spectacle de Pina Bausch de son vivant et je n’en verrai fatalement jamais. Non pas que je n’en ai pas eu envie mais simplement parce que je n’ai jamais réussi à penser douze mois à l’avance à réserver, voire à programmer un réveil afin de ne pas manquer la nano seconde d’ouverture de la billetterie en ligne.

Le 21ème siècle sonne donc le glas au carpe diem des ères précédentes. En 2017, nous devons tout planifier, être capable de vivre sans arrêt dans la projection, dans la prédiction même de son avenir plutôt que de profiter de l’instant présent. Preuve en est le changement de grammaire et l’abandon du futur comme si désormais on mélangeait tout naturellement aujourd’hui à demain. Dans cette campagne présidentielle, quasiment tous les candidats évoquent leur programme au présent, n’utilisant jamais ni le conditionnel, ni le futur.
Le tout numérique nous conduit hélas à déformer, abimer et oublier les vers d’Horace.  En pensant à réserver concert, restaurant, renouvellement de passeport, médecin, exposition, voyage plus de 6 mois à l’avance, on cueille ainsi dès aujourd’hui le jour prochain en se souciant du lendemain. Mais où est donc la part d’imprévu, d’improvisation, l’accident d’autrefois. Impossible aujourd’hui puisque tout est déjà complet ou hors de prix !

Aujourd’hui pour vivre heureux, vivons connecté nous dit-on et traducteur traduisez vivons organisé, pragmatique, prévoyant. Déconnecté, vous perdez l’accès à la culture, au voyage, au système de santé et vraisemblablement ce n’est que le début vu que l’on nous promet de passer à  l’ère du tout numérique. Mais cet avènement nous rend-il réellement plus heureux ? Pas si sûr.  Si l’on essaie d’être objectif, cela pourrait être le cas si cette organisation quasi ministérielle nous permettait d’éviter les queues dans les expos, les cinés ou les salles de spectacle. Mais que nenni ! Personnellement, j’ai du accepter 35 minutes de queue sous la pluie et dans un froid glacial pour assister cet hiver à la sublime exposition Chtchoukine. Ne confondons pas, réserver ne vous rend pas VIP pour autant, vous avez juste votre ticket d’entrée avant la billetterie, rien de plus. Mais vous me direz, ils sont sympas chez LVMH, ils vous prêtent des parapluies pour patienter. Finalement, c’est ça l’avantage du tout numérique, on sait six mois à l’avance que l’on fera la queue mais avec la garantie d’avoir la tête au sec.

On peut donc légitimement s’interroger sur ce changement de monde devenu anticipatif et dématérialisé et se demander quelle est notre marge de liberté, notre possibilité de résistance dans cette société dirigée par Itunes, où les ordinateurs n’ont même plus de lecteurs cd pour vous pousser à acheter de la musique en ligne. Peut-être que l’expression de notre liberté est de continuer à garder des bibliothèques pleines, prendre le temps de relire un bon vieux livre et s’échapper ainsi quelques instants de cette société en profitant de l’instant. Personnellement, je continue d’écouter des vinyles, de lire des livres, d’utiliser un  agenda papier et d’imprimer des albums photos. Et quelle joie de toucher la matière, sentir le papier plutôt que de vivre vissé à un écran. Force est d’avouer que suis désorganisée, déprogrammée, un brin ringarde, que je manque un tas de grandes expositions  et tant pis si je ne verrai jamais Pina Bausch.

Illustration « allez tous vous faire connecter » : La Furieuse Company