Lorsque j’ai entendu le sujet de la semaine résistance, je n’ai pu m’empêcher de constater que ce terme tend souvent à désigner depuis le XXème siècle un « mouvement qui s’oppose à l’occupation d’un pays par des forces étrangères ou illégitimes». D’ailleurs il lui arrive même de prendre une majuscule, Résistance. La France de 2017 occupée par des forces étrangères : oui, peut-être étrangères au peuple ? A la liberté ? A la démocratie ? A la diversité ? A la pensée ?
S’il y a des mouvements collectifs, la résistance est aussi bien sur et d’abord un acte individuel, auquel l’utilisation du verbe « résister » me semble mieux convenir. Il est arrivé à chacun de nous une fois, quelquefois, ou souvent de résister par une action ou une attitude au matérialisme, au conformisme, à la pensée unique. Et dans cette démarche de résistance, la création joue un rôle évident. Il y a même un rapport mystérieux entre l’acte de créer et l’acte de résister que Gilles Deleuze a souligné dans une conférence donnée à la FEMIS en 1987 et dont voici un extrait :
« L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, en revanche il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Alors là, oui. Elle a quelque chose à faire avec l’information et la communication, oui, à titre d’acte de résistance, quel est ce rapport mystérieux entre une œuvre d’art et un acte de résistance ? Alors que les hommes qui résistent n’ont ni le temps ni parfois la culture nécessaire pour avoir le moindre rapport avec l’art, je ne sais pas. Malraux développe un bon concept philosophique. Malraux dit une chose très simple sur l’art, il dit “c’est la seule chose qui résiste à la mort“.

 

Je dis revenons à mon truc de toute à l’heure, au début, sur qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qu’on fait quand on fait de la philosophie ? On invente des concepts. Et je trouve que là, c’est la base d’un assez beau concept philosophique. Réfléchissez…Alors oui, qu’est-ce qui résiste à la mort. Ben oui, sans doute, il suffit de voir une statuette de trois mille ans avant notre ère pour trouver que la réponse de Malraux est une plutôt bonne réponse. Alors on pourrait dire, alors moins bien, du point de vue qui nous occupe, ben oui, l’art c’est ce qui résiste, c’est ce qui résiste et c’est être non pas la seule chose qui résiste, mais c’est ce qui résiste. D’où ; d’où le rapport, le rapport si étroit entre l’acte de résistance et l’art, et l’œuvre d’art. Tout acte de résistance n’est pas une œuvre d’art bien que, d’une certaine manière elle en soit. Toute œuvre d’art n’est pas un acte de résistance et pourtant, d’une certaine manière, elle l’est. (…)
L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes.
Et quel rapport y a-t-il entre la lutte des hommes et l’œuvre d’art ?

Le rapport le plus étroit et pour moi le plus mystérieux. Exactement ce que Paul Klee voulait dire quand il disait “ Vous savez, le peuple manque“. Le peuple manque et en même temps, il ne manque pas. Le peuple manque, cela veut dire que — il n’est pas clair, il ne sera jamais clair — cette affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et un peuple qui n’existe pas encore n’est pas, ne sera jamais claire. Il n’y a pas d’œuvre d’art qui ne fasse pas appel à un peuple qui n’existe pas encore. »

Gilles Deleuze Qu’est ce que l’acte de création ?

R comme Résistance extrait de l’abécédaire de Gilles Deleuze