Antonio Gramsci, au cours de cette campagne électorale tous les candidats s’y sont référés, mais il nous reste souvent inconnu. C’est l’un des personnages clé de la philosophie Résistante du XXème siècle. J’ai souhaité m’y attarder comme il le mérite.

Antonio Gramsci naît le 22 janvier 1891 à Ales en Sardaigne. Sa vie ressemble à un feuilleton populaire. Son père Francesco, fonctionnaire, souffrira d’une vendetta politique pour le punir d’avoir soutenu un candidat qui n’était pas celui de la maffia lors d’élections locales. La peine sera lourde, de 1897 à 1904 il sera injustement incarcéré. Sa femme et ses sept enfants vivront alors une misère noire. La mère Peppina vendra tous leurs biens et deviendra ouvrière fileuse pour tenter d’assurer une vie digne à sa famille.

Ces rudes épreuves injustes marqueront Gramsci et il en retirera une tendre admiration pour sa mère, il lui écrira chaque semaine quand il sera en prison. Peu de temps après, le petit Antonio manifeste des symptômes de malformation physique à la colonne vertébrale et les médecins conseillent d’accrocher l’enfant de longues heures à un crochet au plafond de la maison. C’est une nouvelle humiliation pour le petit Antonio et ses camarades de classe le surnomme « su gobu », le bossu, et lui jette des pierres dans la cour de l’école Antonio est bossu et si  maladif et chétif que Peppina conservera jusqu’en 1914 un petit cercueil prêt à accueillir sa dépouille.

Mais l’enfant est courageux, il réagît à l’adversité, riposte à ses camarades, se construit même des haltères avec de lourdes pierres pour se muscler. Pauvre il est obligé avec l’un de ses frères de travailler dès l’âge de onze ans à porter des charges lourdes et pleure en silence la nuit de ses souffrances physiques.

Enfin son père sort de prison et Antonio reprend ses études brillamment. Durant ces années la Sardaigne connaît une vague de rébellion contre l’État. Sa première adhésion politique est le régionalisme de sa terre natale. En 1911, il obtient une bourse pour étudiants pauvres et entre ainsi à l’Université de Turin en philologie et linguistique. Gramsci découvre alors que sa passion est la politique. À cette époque, 1912, il adhère au Parti Socialiste Italien dont l’aile gauche est incarnée par Benito Mussolini duquel il se sent proche dans l’hostilité à l’impérialisme italien en Libye. Dès 1915 il devient journaliste à l’hebdomadaire socialiste « Il Grido del Populo », reprise du « Cri du Peuple » le journal de Jules Vallès. Il en devient rédacteur en chef et critique théâtral du Journal « Avanti ». Pour Gramsci, on le verra dans la deuxième partie, culture et politique sont inextricablement liées.

En 1919 s’enclenche le « bienno rosso », deux années rouges d’activisme des ouvriers turinois, à la suite du mouvement spartakiste en Allemagne. La peur des classes possédantes au cours de ces mouvements populaires souvent violents expliquera quelques années plus tard en partie leurs soutiens au fascisme. Toujours en 1919, fin de la Première Guerre mondiale, avec des amis, dont Palmiro Togliatti qui sera secrétaire du PCI jusqu’en 1964, Gramsci crée « L’Ordino Nuovo » pour une remise en mémoire de la culture socialiste. La contestation ouvrière prend de l’ampleur et dans le numéro 7, Gramsci et Togliatti signe un « coup d’État rédactionnel » pour une « véritable et authentique démocratie ouvrière ».

Dans un premier temps la revue devient emblématique des combats ouvriers puis dès avril 1920, la lutte, épuisée, faiblit. Gramsci, Togliatti, deux autres amis, sous l’impulsion de Bordiga, lassés par l’immobilisme du PSI indécis et impuissant, adhèrent au PCI. La vie du parti sera précaire. En octobre 1922, avec « la marche sur Rome » Mussolini devient Président du Conseil et commencent des vagues de répressions et arrestations. « L’Ordino Nuovo » devient clandestin. Gramsci devient représentant du PCI au Kominterm et déménage à Moscou, il y restera 18 mois. Toujours malade, il est soigné dans un sanatorium et tombe amoureux de Julca Schucht violoniste. Ils se marient en 1923. Et auront deux fils. Gramsci ne connaîtra jamais le cadet.

À son retour en 1924, élu à l’Assemblée Nationale, il ne prononcera qu’un seul discours. Dans les milieux communistes italiens il est courant de considérer le fascisme comme un interlude, rapidement circonscrit par les mouvements populaires. On ne se méfie jamais assez de la droite extrême. Il en fut de même en Allemagne quand eurent lieu les premières intimidations faites aux juifs, aux tsiganes, aux homosexuels. L’Histoire se renouvelle sans cesse, et la monstruosité des humains est sans limites, comme son héroïsme.

Gramsci à cette époque ne voit rien, il lutte contre le pouvoir de la bourgeoisie sans comprendre que le fascisme mussolinien en est une incarnation, aucune alliance antifasciste, il en sera de même en France : le front antifasciste des forces de gauche ne verra le jour qu’en 1930… et à la veille de ces élections aucun…

Le 5 novembre 1926 à la suite d’une supposée tentative d’assassinat du Duce par un adolescent de 15 ans, le Conseil des ministres propose une série de mesure d’urgence pour renforcer les pouvoirs répressifs de l’État. Les amis de Gramsci l’exhortent à fuir en Suisse. Le 8 novembre, en violation de son immunité, il est arrêté et emprisonné. En mai 28, Gramsci est condamné à 20 ans de réclusion. Benito Mussolini aurait exigé « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». Il n’en sera rien : Gramsci laissera une œuvre monumentale, trente trois cahiers écrits en prison, qui ont bien sûr souffert de la censure carcérale mais qui reste parmi les plus beaux textes de Résistance.

En 1933, sous la pression d’une campagne internationale pour sa libération (dont un texte de Romain Rolland), Gramsci est transféré mourant à la Clinique de Formia où il reçoit des soins refusés jusque là. En 1935, exténué et tuberculeux il ne peut plus écrire et décèdera le 27 avril 1937 à 46 ans. Sa belle sœur Tatiana arrivera à extraire secrètement ses écrits et les fera sortir d’Italie pour Moscou par la valise diplomatique.

Quentin.

Illustration : photographie des CRS piétinant le texte des Droits de l’Homme – Pierre Layac

Écrit grâce à l’excellent livre de George Hoare et Nathan Sperber « Introduction à Antonio Gramsci  » collection Repère  Édition La Découverte.