« Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de vous ; depuis un mois entier, il cherche vainement l’occasion de vous l’apprendre. »

Cette phrase d’Alfred de Musset, tirée des Caprices de Marianne, a ceci de particulier qu’elle est composée de 138 caractères (espaces compris, comme on dit), soit 2 caractères de moins que le maximum autorisé pour écrire un tweet. Elle est également le point de départ d’un texte intitulé « Dites-moi où, n’en quel pays ?« , publié sur le blog Liminaire.

Quel rapport ? Philippe Diaz, alias Pierre Ménard, écrivain qui allie depuis plus de 15 ans création littéraire et numérique.

Ce passionné de textes, mais aussi d’images et de sons, part à la dérive de l’écriture au gré de son blog, d’ateliers organisés dans des médiathèques, des écoles (Sciences Po, pour ne citer qu’elle), d’émissions de radio… Tout a commencé à se mettre en place avec son passage à la BPI du Centre Georges Pompidou qui l’a mené à son parcours professionnel en bibliothèques et médiathèques. C’est par le travail autour du multimédia qu’il tisse cette relation étroite entre écriture et numérique qui l’occupe aujourd’hui. Le début des années 2000 sera un moment charnière, avec le début de ses ateliers d’écritures en ligne qu’il mettra en forme par le biais de wikis. Conçus comme des lieux d’échange, où l’on découvre des textes d’auteurs autant qu’on en rédige soi-même, ces ateliers vont par la suite prendre une dimension sonore via des émissions sur Radio Marelle.

Facebook, Instagram, Twitter, tout devient moyen d’expression pour Pierre Ménard qui s’intéresse à la forme qu’un récit peut prendre en fonction de son support. Depuis 2010, inspiré par Thomas Baumgartner, il développe des ateliers de twittérature, à la suite d’une résidence d’écriture. C’est à cette occasion que son exploration du medium et du message s’incarnera définitivement dans la ville. A l’espace contraint des tweets, la ville offre en effet un espace infini de déambulations. Tout comme chaque dérive urbaine est une histoire, chaque lecture est un parcours en soi.

Jouer avec le temps et la narration est ce qui anime notre auteur. Rompre avec la linéarité du récit pour mieux rompre avec les idées reçus et les chemins tout tracés. Cette posture est au cœur de son projet Les lignes de désir qui devrait se concrétiser prochainement. Il s’agit d’un récit géolocalisé en fonction, non seulement du parcours des lecteurs-acteurs-auteurs, mais aussi de la vitesse de leur déplacement et de leur attitude. Selon qu’on se déplace dans une direction ou une autre, qu’on hésite, revienne sur ses pas, ou encore rejoigne un autre point rapidement, les étapes du récit qui se présenteront différeront et chacun finira par construire sa propre fiction. C’est donc un dispositif complexe qui dépasse largement les « simples faits » d’écrire et lire que Pierre Ménard met en place progressivement, notamment grâce au soutien du CNC via le dispositif pour la Création Artistique Multimédia et Numérique (diCREAM) et à sa collaboration avec le cinéaste Ulrish Fischer. Si des fragments de textes sont publiés au fur et à mesure de leur écriture sur le blog Liminaire (ici), mais il ne s’agit là que d’une partie des pièces du grand puzzle que constitue cette œuvre hybride et protéiforme.

L’itinéraire sans fin des Lignes de désir est comme la quête éperdue du fugitif d’Adolfo Bioy Casares, dans « L’invention de Morel » qui revit et reconstruit chaque jour pour gagner l’amour de Faustine. Inventer une multitude de possibles avec le même matériau, dérouler des combinatoires à l’infini. Gilles Deleuze en parlant du Don Quichotte de Pierre Ménard, le personnage de Fictions de Borges d’où provient le pseudonyme de Philippe Diaz, explique que « la répétition la plus exacte, la plus stricte, a pour corrélat le maximum de différence ».

Glisser de la répétition à la différence pour atteindre l’éternité ? Un double-je.

 

A suivre, l’interview électrique de Pierre Ménard sur Twitter : @Branchouilles x @liminaire lundi 6 juin à 13h !

 

 

Portrait_P_MenardPierre Ménard est écrivain, il vit à Paris. Actif sur le Web depuis 2005, il crée le site Liminaire en 2009, qui devient son principal lieu de création. Il est présent notamment sur France Culture et sur Internet où il développe, parallèlement à son activité littéraire, une production sonore à travers ses audioblogs. Il fait partie du comité éditorial de Publie.net depuis 2008. Il anime de nombreux ateliers d’écriture et de création numérique dans toute la France. Il a d’ailleurs consacré un ouvrage sur ce sujet : Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d’écriture, Publie.net, 2010.

 

Retrouvez Pierre Ménard sur son blog Liminaire, sur Facebook, Instagram et Twitter. A lire et écouter sur Radio Marelle [La poésie sur écoute].
Work in progress Les lignes de desir

Les caprices de Marianne, Alfred de Musset, 1833
L’invention de Morel
, Adolfo Bioy Casares, 1940
Différence et répétition, Gilles Deleuze, 1968
Fictions, Jorge Luis Borges, 1957
Marelle, Julio Cortázar, 1963

Photographies © Philippe Diaz aka Pierre Ménard