Un chapitre, un seul : Le roseau révolté, Nina Berberova

Un chapitre, un seul : Le roseau révolté, Nina Berberova
Doriane Giuili 23 juin 2015

Depuis ma prime jeunesse, je pensais que chacun, en ce monde, a son no man’land, où il est son propre maître. Il y a l’existence apparente, et puis l’autre, inconnue de tous, qui nous appartient sans réserve. Cela ne veut pas dire que l’une est morale et l’autre pas, ou l’une permise, l’autre interdite. Simplement chaque homme, de temps à autre, échappe à tout contrôle, vit dans la liberté et le mystère, seul ou avec quelqu’un, une heure par jour, ou un soir par semaine, ou un jour par mois. Et cette existence secrète et libre se poursuit d’une soirée ou d’une journée à l’autre, et les heures continuent à se suivre, l’une et l’autre.

De telles heures ajoutent quelque chose à son existence visible. À moins qu’elles n’aient leur signification propre. Elles peuvent être la joie, nécessité ou habitude, en tout cas elles servent à garder une ligne générale. Qui n’a pas usé de ce droit, ou en a été privé par les circonstances, découvrira un jour avec surprise qu’il ne s’est jamais rencontré avec lui même. On ne peut penser à cela sans mélancolie. Ils me font pitié, ceux qui, en dehors de leur salle de bain, ne sont jamais seuls.

Soit dit en passant, l’Inquisition ou l’État totalitaire ne sauraient admettre cette seconde existence qui échappe à leur contrôle. Ils savent ce qu’ils font, ceux qui organisent la vie des hommes de manière à leur interdire toute solitude, hors la salle de bain. Et dans les casernes, les prisons, on n’a même pas toujours cette solitude-là.

Dans ce no man’s land, où prévalent la liberté et le mystère, adviennent parfois des choses étonnantes. On y rencontre des hommes qui se ressemblent, on relit un livre avec une acuité particulière, on écoute une musique comme jamais on ne l’avait entendue. Là, à la faveur du silence et de la solitude, on est parfois traversé d’une pensée qui changera notre existence, nous sauvera ou nous perdra. Il est possible aussi que certains pleurent ou boivent, se rappellent quelque chose à jamais oubliée, ou simplement examinent leurs pieds nus, ou cherchent à faire la raie sur leur crâne chauve, feuillettent un magazine illustré de filles à moitié dévêtues et de lutteurs musclés. Qu’en sais-je après tout ? D’ailleurs, je n’en veux rien savoir. Dans notre enfance, et même dans notre jeunesse (sans doute aussi dans la vieillesse), nous ne ressentons pas toujours le besoin de cette seconde existence. Mais il ne faut pas croire qu’elle est une fête, et tout le reste, le quotidien. La frontière ne passe pas là, elle passe entre la vie telle quelle, et l’existence secrète.

Einar et moi, nous nous étions rencontrés dans un no man’ land. Ensuite, comme cela arrive, la nouvelle vie avait commencé à évincer la première. Nous en étions arrivés au stade où toute pensée étrangère à notre amour était intolérable. Nous savions tous deux ce qu’étaient le mystère et la liberté absolus. Dès le début nous avions évoqué le commandement : souviens-toi du jour du sabbat. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est un sabbat, à toi-même prends-le pour toi-même. Nous avions tous deux adopté ce sabbat, nous l’appelions en plaisantant le mardi. Le droit au mardi. Les gens luttaient pour leur mardi ! Mardi libre pour tout le monde ! Et l’un disait à l’autre en riant : tu es mon mardi. Jusqu’au jour où nous avions vu que le mardi commençait à occuper toute la semaine.

Maintenant, mon no man’s land était plein de pensées pour Einar. Tout se réduisait à trois questions. Était-il en vie ? Le verrais-je un jour ? M’aimait-il encore ? J’essayais d’empêcher ces pensées de saper ma vie, mon travail et mes relations avec les autres, qui n’étaient pas toujours simples. Cette lutte accaparait toutes les forces de mon âme. Au fond de moi, dans ma seconde existence, ces heures d’inquiétude, de désespoir et d’espérance demeuraient ma propriété secrète. J’étais, comme toujours, la seule maîtresse de mon no man’s land.

Le roseau révolté, Nina Berberova, chapitre 3, traduit du russe par Luba Jurgenson © Actes Sud, 1988.
Illustration de couverture : Félix Valloton, Au café (détail) © Spadem
images

Subscribe To Our Newsletter

Join our mailing list to receive the latest news and updates from our team.

You have Successfully Subscribed!

Pin It on Pinterest