Après la Lecture 49 de l’auteure indienne Arundhati Roy, voici encore un livre déroutant de l’écrivaine japonaise Kawakami Hiromi. Au début du livre, tout paraît paisible, calme plat, très asiatique, je me suis même inquiété au début de m’ennuyer, puis doucement avec beaucoup de talent Kawakami nous conduit à une drôle d’impression d’ambiguïté, jusqu’au mal aise dans les non dits.

L’histoire est toute simple : Omachi Tsukiko a 37 ans, elle vit à Tokyo d’un quotidien banal un peu oisif et bien neutre. Chaque soir en sortant de son travail elle va boire un verre dans un petit café de son quartier, chez Saturo,  Un soir elle reconnaît son ancien professeur de japonais, Monsieur Matsumoto Harutsuna, qu’elle n’appellera que maître durant tout le récit. Tsukiko va se dévoiler une grande petite fille totalement immature « Je ne suis sans doute pas une grande personne digne de ce nom. Quand j’étais à l’école primaire j’étais très mûre pour mon âge, mais au fur et à mesure que le temps passait j’ai cessé au contraire d’être adulte. Avec les années j’ai fini par devenir complètement puérile ».

De sakés en sakés et quelques bières en plus, Tsukiko et le maître vont s’approcher l’un de l’autre, suivant des codes très précis dictés par le maître. Lui, gardera une distance ponctuée par quelques frôlements délicats. Elle, découvrira qu’elle l’aime. Tsukiko a un amoureux de son âge mais qui ne l’amuse pas. Elle aime les rituels, les pudeurs sensuelles, les échanges et même les silences avec le maître. Sans faire du psy d’épicerie je n’ai pas lu ce livre comme un joli conte de fée.

On ne sait pas grand-chose du passé de Tsukiko, d’ailleurs est ce la peine ? Ce que l’on découvre par contre c’est que les deux sont mélancoliques et alcooliques « On finissait tout de même par s’enivrer à force de boire autant. Les ivrognes ont curieusement l’instinct très développé quand il s’agit de retrouver leur nid ».

Le maître a été marié à une femme volage un peu folle qu’il aimait éperdument. L’un des rituels d’amour sera pour lui d’emmener Tsukiko sur l’île où elle est morte et est enterrée « Très simplement, sur un ton monocorde, le maître m’a expliqué qu’après l’avoir quitté, elle avait fini par échouer sur cette île ». Elle n’a jamais vécu d’amour enivrant, les rencontres ne l’intéressent pas, ne l’amusent pas. Elle aime les frôlements « Frôler la manche c’est signe d’un lien » la folie des rêves de petites filles, imaginer l’impossible, sans doute séduire « Il représentait à mes yeux le prof que j’avais eu autrefois, dans un lointain passé, un inconnu, un vieux…j’en suis venue à sentir la chaleur qui émanait de son corps. Par delà la chemise empesée m’arrivait une odeur qui était la sienne. Une sensation de nostalgie. Cette présence que je devinais avait la forme même du maître. Une présence virile mais tendre ».

Ce jeu d’amour et du hasard est ponctué de courtes citations comme des haïkus qui donnent aux mouvements lents des moments partagés un rythme particulier, d’anecdotes en anecdotes : les poussins, les vingt deux étoiles, la cueillette des champignons, la fête des fleurs…et l’ambiguïté entre de charmantes séquences de petites filles en fleurs et cet amour puissant, fauve, que l’on sait venir, coupable, violent, définitif, irrémédiablement.

« J’ai tant voyagé que ma robe est tout usée
Ma robe que le froid pénètre
Loin, si loin de chez moi
Le ciel est clair ce soir mais
Comme mon cœur souffre »

                                Irako Seihaku

Quentin.

Photographie : Pierre Layac