Sur le quai d’Austerlitz, à Paris, s’est établi un camp de migrants qui a été détruit en septembre 2015, mais vite des tentes se sont installées à nouveau. C’était un camp discret, peu visible et peu médiatisé. Ce camp était en bord de Seine, en bord de gare, en fait en plein centre, mais voulu comme bord, bord interne de la ville vécue, quotidienne, bord de la visibilité, bord du temps, bord du droit. Ce camp se trouvait en contrebas de la « Cité de la Mode et du Design », en face du siège d’une banque de banque, Natixis, à quelques dizaine de mètres de la « Très Grande Bibliothèque ».

C’est ainsi que commence ce tout petit livre de Marielle Macé. Tout petit, il tient dans une poche, et c’est une chance car il faut le conserver avec soi. Ce livre est une magnifique réflexion sur ceux qu’on appelle injustement les migrants. On devrait commencer par là : ces migrants ne sont pas des touristes mais bien des réfugiés qui demandent asile et qui pour la plupart avaient une vie, une maison, une famille, un métier, qui auraient préféré rester chez eux dans la paix d’une vie simple, et qui ont vécu trop souvent l’indicible, l’horreur.

Ce camp avait une situation particulièrement symbolique, entre la littérature, la mode, le design, le voyage, et le capitalisme. Et cela ne s’invente pas il était exactement au 43, quai de la gare, là où les nazis avaient installé le camp de départ des premiers convois de déportés pour L’Allemagne, ainsi que les premiers convois des biens spoliés aux juifs. L’auteure cite Sebald et son ultime roman « il y avait jusqu’à la fin de la guerre un vaste entrepôt où les allemands regroupaient tous les biens pillés dans les appartements des juifs parisiens…une coïncidence exorbitante ». Macé citera aussi Walter Benjamin, l’amour qu’il avait pour sa bibliothèque et son « constant et violent dépouillement » jusqu’à son suicide en septembre 1940.

« Sidérant en effet ces voisinages, dans leur indécence, entre ces poches d’espace qui ne doivent pas communiquer…au bord d’un fleuve, formant ici comme une butée, dans le repli d’une boucle assombrie et ralentie de l’espace urbain…acharnement des bords à se faire encore plus bords..Sidérante cette évidence d’un impossible côtoiement ». Quel bord nous sépare nous français de ceux qui tentent désespérément de le franchir ? Ces bords ne sont plus des bords, comme l’écrit Claude Lefort cité par Macé, mais comme des blessures de la ville, des revers de la ville dans la ville, des versants de la vie, des côtés du monde.

« Considérer ce serait au contraire aller y voir, tenir compte des vivants, de leurs vies effectives…de leurs pratiques, de leurs jours ». Sidérer vient du latin sidus étoile, l’influence néfaste des astres et l’immobilisation par la terreur : méduser, atterrer, pétrifier. Considerare nommait la contemplation des astres avec intensité et patience. C’est « regarder attentivement, avoir des égards, faire attention…c’est un mot de la perception et de la justice ». La considération. Une vertu de poète. La colère des poètes se soulève toujours devant l’indifférence : Hugo, Pasolini, Glissant, Koltès… « Le poète est celui qui a mal là où le monde a mal ».

« Sidérer, considérer » est un livre si dense. Lisez le, relisez le, gardez le près de vous, comme un devoir de vivre avec l’autre, aussi un devoir de mémoire « car il n’y pas de vies nues, il n’y a pas de vies sans qualité, il n’y a que des vies dénudées, disqualifiées, dénudées par quelque fait de violence, disqualifiées par quelque absence de considération, c’est à dire avant tout de droit ».

Quentin.

Sidérer, considérer  migrants en France, 2017 –  Marielle Macé ; à partir de 6,90€

Photo Pierre Layac