Alice Zeniter a reçu  le dernier Prix Goncourt des Lycéens avec son livre « l’Art de perdre » qui raconte par l’histoire d’Ali, les périodes troubles de la guerre d’Algérie, les destins des harkis, la montée du FLN, l’exil et le racisme. Avec « Sombre dimanche » c’est Imre, un jeune hongrois qui traverse les années chaotiques des fascismes hongrois, conflits d’intérêt et gouvernements fantoches manipulés depuis l’URSS, jusqu’à l’intolérable intolérance de la Hongrie dans la politique d’accueil des réfugiés par la voix de son premier ministre Victor Orban.

Pour « l’Art de perdre » c’est un poème d’Elisabeth Bishop qui inspire le titre, pour ce livre, un poète aussi, Attila József est notre refrain : « Et moi je m’efforce souvent / de regarder le monde sans tricher / les coups d’une hache d’argent / jouent dans les feuilles du peuplier…En moi le passé comme une pierre / tombe dans l’infini silencieux / le temps s’enfuit, pâle et muet… Mal au cœur, les mots ont tiédi / mais qui serait là pour entendre ».

Imre et sa famille, le grand père, son père et sa mère, sa sœur Agi au début, vivent dans une petite « maison au bord des rails » de la gare Nuygat à Budapest. La maison est entourée d’un jardin triangulaire entre les voies. À l’époque de sa construction, la gare n’était qu’un vague projet, puis les trains, les poutrelles métalliques encerclèrent le jardin, et les trains frôlèrent la maison. « Longtemps le monde d’Imre se limita à deux pôles : l’îlot de la maison d’un côté, la clameur de la gare de l’autre…le zoo de Budapest se trouvait tout près, on pouvait apercevoir le rocher au singes et les pointes des cages ». Cette maison encerclée est une parabole d’un pays clos où passent et griffent les gouvernements comme les trains foncent vers le nord. Cet encerclement étouffe et oppresse. Plus tard « l’étroitesse de la maison au bord des rails rendaient l’adolescence d’Imre encore plus difficile, il avait toujours l’impression de buter sur un membre de sa famille ».

Ainsi, Imre traverse les années de son pays, il connaît la mort violente et longtemps déniée de sa grand mère Sara en 1955. Déjà les années 20 étaient une période difficile pour la Hongrie qui sortait de la première guerre mondiale en ayant perdu les deux tiers de son ancien territoire et son statut royal. Une chanson populaire demandait « Nous n’avons plus de mer, nous n’avons plus de montagnes, où sont passées les forêts de mon enfance ». Les deux sœurs de sa grand-mère étaient mortes déportées par les russes dans les mines de sel. Le père d’Imre, Pal, « avait aimé sa mère plus qu’aucune femme ». Imre aura un ami, Zsolt, qui deviendra le symbole de la réussite des apparatchiks. Et sa sœur tant aimée s’enterrera dans la solitude et la folie après un amour trompé.

En 1956 le pays se soulevait encore exaspéré par la présence au pouvoir de Rákosi qui ne comprenait rien à l’âme hongroise. Le 4 novembre les chars russes entraient dans Budapest. Pál comprit que si l’année 1956 avaient été si longue et si terrible c’était parce qu’elle avait duré jusqu’en 1961 et en 1961 s’érigeait le mur de Berlin.

Les êtres aimes, disparus, hantent la maison, Sara, Ildiko sa mère qui mourra le 9 décembre 1989. Elle avait faim, mange trop vite, s’étouffe, tombe sur la voie, et c’est un train, encore les trains, le Vienne-Budapest qui l’a fauche. De la chute du mur de Berlin, un mois juste avant, le 9 novembre 1989. De cet événement où le monde s’ouvrait devant ces peuples, Imre ne retient que la mort de sa mère, il est de nouveau à contre-courant « il n’avait rien compris, rien vu, il ne se rappelait que la tristesse et les poissons gris du marché. Il se rappelait le 9 décembre et le crachin ».

« Sombre dimanche » est écrit en de courts chapitres comme autant d’anecdotes, c’est une chronique de la vie ordinaire de gens humbles qui vivent des moments comme autant de ponctuations qui feront plus tard l’Histoire sans le savoir. Comme le grand père qui se casse une jambe en déboulonnant une statue de Lénine. Ce livre est aussi un remarquable travail de recherches et d’enquêtes à partir de rencontres, de souvenirs, de vieilles photos et d’une année vécue à Budapest.

« Ce pays n’a pas de bonheur pour nous ».

Quentin.

Photo de Pierre : « Maison de la Terreur » à Budapest, musée qui retrace l’horreur des régimes fascistes et communistes en Hongrie. A l’entrée un des chars russes et photos des résistants. Aldozatok veut dire en Hongrois « immolation/offrande/sacrifice ». Le même mot en Basque se traduit par «  Ceux d’entre nous ».