J’ai acheté ce livre parce que j’aime passionnément marcher, pour moi la marche n’est pas un sport, mais plutôt une méditation, un retour à nos sources, un apaisement, et surtout pas une compet’. En feuilletant « Marcher, une philosophie », à la première page je lis : « Marcher n’est pas un sport…le sport ce sont des scores…c’est aussi évidemment le sens de l’endurance, le goût de l’effort, la discipline… ». Si je n’aimais pas avant tout marcher seul, voilà quelqu’un avec qui j’aimerais suivre un sentier « Pour se goûter convenablement, une randonnée à pied doit être faite seul » (Stevenson).

Le livre est à la fois toute une thématique sur l’Art de Marcher et aussi des biographies d’artistes pour lesquels la marche était une priorité. L’ouvrage s’ouvre sur la Liberté que nous offre ce plaisir simple « la marche seule parvient à nous libérer des illusions de l’indispensable…c’est une bouchée de pain, une gorgée d’eau fraiche, un paysage ouvert…Décider de rompre, il faut provoquer des départs, des transgressions, nourrir enfin la folie et le rêve ».

C’est la liberté du renonçant dont parle Heinrich Zimmer, grand spécialiste de la philosophie hindoue cité par Kerouac « Les clochards célestes » quand il nous explique les quatre étapes sur le chemin de la vie. Ainsi le renonçant, après avoir traversé son existence, devient ermite puis « dans ce qui doit être l’interminable et glorieuse soirée d’été de notre existence » ce sage renonce à tout et part, tel un mendiant errant, un pèlerin, en itinérance, marche infinie pour la plus haute liberté celle du détachement parfait « au moment où on renonce à tout que tout nous est offert ».

Fréderic Legros nous raconte ensuite les longues marches de Nietzsche « Penser a l’air libre, marchant, sautant, montant, dansant, de préférence sur les montagnes solitaires ou sur les bords de mer, là où même les chemins se font méditatifs » (« Le Gai Savoir »). On n’écrit bien qu’avec ses pieds, nous disait, ailleurs, le philosophe. Puis viendront Kant, Nerval et bien sûr la rage de fuir de Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent » Charleroi, la Belgique, Paris, Londres, les Alpes, les déserts jusqu’au Harar.

Thoreau aime le silence solitaire « l’homme que je rencontre m’apprend souvent moins que le silence qu’il brise ». Ce sont les silences des forêts, des petits matins, des marches dans la neige.

Dans les termes de l’économie traditionnelle retrouver son silence c’est du temps perdu, gâché, temps mort puisque cela ne produit aucune richesse matérielle. Pour Thoreau au contraire ce long moment de sa vie intérieure, totale, absolue, y gagne un bénéfice immense, celui d’être demeuré « à la verticale de soi même ». Comme il l’écrit dans « Walder » : « Entreprendre de vivre une vraie vie, c’est entreprendre un grand voyage ».

Et Rousseau lui, affirme ne pouvoir penser vraiment, composer, créer, s’inspirer qu’en marchant. Dans « Les Confessions » il écrit : « Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi que dans les voyages que j’ai fait seul et à pied…Je dispose en maître de la nature entière, mon cœur errant d’objet en objet s’unit, s’identifie à ceux le flattent, s’entoure d’images charmantes, s’enivre de sentiments délicieux ». Marchant tout le jour Rousseau conçoit le projet fou de retrouver l’homme qui marche, l’homme naturel, non défiguré par la culture, l’éducation, les arts : celui d’avant, le primitif, le sauvage, l’innocent, redécouvrir en soi le premier homme.

La marche est aussi parfois un pèlerinage. Le pèlerin n’est pas chez lui là où il marche, peregrinus a le sens d’étranger, d’exilé. Tout homme ici bas est un pèlerin, sa vie entière est un exil. La transformation intérieure, nous dit Fréderic Gros, demeure l’idéal mystique du pèlerin, d’où souvent la présence d’une source, la rivière, le fleuve, élément lustral où se plonger afin d’en ressortir purifié, comme lavé de soi même. Pèlerinage des hindous aux sources du Gange…Gandhi marchera avec ses fidèles depuis l’ashram de Sabarmati jusqu’aux marais salins de Dandi, au bord de la mer pour dénoncer le monopole des anglais sur la récolte du sel « Tu marcheras, tu marcheras jusqu’à la mer, et là tu ramasseras du sel ».

Quentin.

Photo de Pierre