Un auteur en lumière ou un thème,
une image pour réfléchir…

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La vie d’Erri de Luca est si riche que nous pourrions en écrire des pages. Elle est déjà un roman et justement ce dernier livre publié en mars dernier « La nature exposée » est le fruit de tout ce parcours. Non pas l’aboutissement parce que je trouve qu’à force d’être la convergence des aventures de sa vie, il est parfois confus, même si la plume d’Erri de Luca est toujours belle et fluide, souvent celle d’un conteur, parfois d’un oracle, elle est toujours prophétique.

Erri de Luca est né en 1950 d’une famille bourgeoise napolitaine ruinée par la guerre pendant laquelle tous leurs biens ont été détruits. Quand l’auteur nait, la famille a trouvé un logement de fortune dans le quartier de Montedidio – Son roman « Montedidio » Prix Femina Étranger 2001 est l’un de ses plus beaux livres – Son enfance est misérable et malheureuse. À la fin de ses études secondaires en 1968 Erri de Luca part à Rome, il découvre la politique devient anarchiste et s’engage dans le mouvement « Lutta Continua » prônant la lutte armée. Il entre chez Fiat où il sera de tous les combats, puis licencié devient ouvrier itinérant à la tâche. Poursuivi en Italie par les lois d’urgence il se réfugie en France en 1982. Rejoignant le courant inter mondialiste, il est accusé d’incitation au sabotage par la Société Lyon Turin et finalement relaxé l’année dernière.

En 1983 il s’engage dans l’humanitaire en Tanzanie. Dans le centre de formation il découvre une Bible, de là naîtra une vraie passion pour l’Ancien Testament et l’hébreu. Pendant les 18 ans de sa vie d’ouvrier il se lèvera à 5h le matin pour étudier avant les chantiers et consacrera ses soirées à l’écriture.

Enfin Erri de Luca était un alpiniste fervent jusqu’à ce qu’un infarctus l’oblige à s’arrêter. Il gravira les plus hauts sommets de l’Annapurna et du Dhaulagiri. Le héros de « La nature exposée » vit dans la montagne, à  la frontière, passeur, il fait payer les migrants et leur rend l’argent après avoir passé la frontière « Depuis quelque temps des étrangers arrivent au village. Ils essaient de passer la frontière, les autorités laissent faire pour ne pas avoir à s’occuper d’eux. Nous vivons sur une terre de passage« . À la suite d’un reportage à la télévision le passeur est repéré. Le héros devient comme Erri de Luca ouvrier pour survivre « On fait appel à moi pour des petits travaux…je me débrouille avec ce que je trouve…Personne ne me verra en train de quitter l’endroit où je suis né et où j’ai vécu. J’emporte mes outils de travail, je vais passer l’hiver dans une ville de bord de mer, tout au bout des descentes. Je ne la connais pas, je pense trouver des réparations à faire ».

Il fait le tour des magasins, des églises pour « voir si il n’y a rien réparer« . Un curé lui demande s’il sait travailler le marbre « Oui, je l’ai travaillé, je me débrouille« . Il lui présente une sculpture d’un jeune artiste qui revenait de la Première Guerre Mondiale : un Christ nu en marbre. Car au début du christianisme, dans les crucifixions le condamné était hissé nu. C’est après une décision du  Concile de Trente que l’Eglise a recouvert les nudités. Un an après un nouvel évêque demande à l’artiste de recouvrir cette nudité d’un drapé. Le travail est maintenant de retirer le drapé « Je lui dis qu’en la retirant on abîmera forcément la nature. La nature, le sexe, c’est ainsi qu’on nomme chez moi la nudité des hommes et des femmes ». D’où le titre du roman.

Le héros s’attelle à cette tâche difficile. Il imagine la souffrance et la mort du supplicié et le rapport du jeune sculpteur à ses camarades morts « Le sculpteur se souvient des corps de ses camarades tués, l’engorgement de la circulation qui se manifeste avec la mort. C’est la dernière volonté du sang, qui en a beaucoup. Dans une statue on doit entrevoir le sang ».
« Devant ce moribond nu, mes entrailles se sont émues. Je sens un vide dans ma poitrine, une tendresse confuse, un spasme de compassion. J’ai mis la main sur ses pieds pour les réchauffer ».

Ici viendra s’enchevêtrer une autre histoire, compliquée, celle d’une femme. Retour au concret dans un univers de doute, de miracle. Il découvrira qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle voulait passer cette frontière. Nous sommes alors porté par le vrai talent d’Erri de Luca, celui de la fable théologique, les silences inquiets, le rôle de l’artiste, le tragique du Beau. Il partagera ses méditations avec un ouvrier algérien qui lit le Coran, un rabbin, le Talmud et les mots en hébreu, des rapprochements symboliques entre le serpent et la nudité : le sexe découvert est en érection « Le détail le plus émouvant de toutes les images chrétiennes, le jaillissement de vie qui s’oppose ».

Ce livre est une belle fable, une épître, un évangile, une rencontre œcuménique autour du thème de la mort, du dieu fait homme, du profane et du sacré.
Regarder avec les yeux de l’amour permet de voir au-delà.
« Je vois aux pieds des enfants en voyage les souliers des prophètes. Leurs pas annoncent le présent parmi les ogres, les uniformes, les abrutis ».

Texte : Quentin
Illustration : Pierre Layac