Un auteur en lumière ou un thème,
une image pour réfléchir…

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Je venais d’assister à l’hommage national aux victimes de Nice. Dans le silence des roses blanches le ciel était d’un bleu glacé, la mer calme et recueillie. Hasard, si le hasard existe, je terminais la lecture du dernier livre de Pascal Quignard, « Les Larmes ».

Prix Goncourt en 2002 pour « Les Ombres Errantes », philosophe curieux, Quignard est un homme étrangeet secret. Violoncelliste, il a créé sous la houlette de François Mitterrand le Festival d’Opéra et de Théâtre Baroque de Versailles, ainsi qu’un temps le Concert des Nations. Musique et baroque il en sera question dans son court livre sur Marin Marais et Sainte Colombe : « Tous les Matins du Monde » mis en images par Alain Courneau avec  Jean Pierre Marielle et Guillaume Depardieu.

Lecteur chez Gallimard et Mercure de France, très attaché à la vie culturelle, il abandonnera toute activité sauf la littérature après un problème cardiaque en 1997. Depuis Quignard vit plus à l’écart du monde, discrètement, entièrement dévoué à une écriture originale, profonde, mystique, attachée au passé lointain, au mal, à la culpabilité, à la mort, à la sidération face à la beauté. En cela on le rapproche souvent de Louis René Des Forêts, Georges Bataille, Maurice Blanchot et l’extraordinaire poétesse japonaise de l’An 1000, Sei Shônagon, auteure des « Notes de Chevet ».

Sous la forme de riches heures, roman courtois, chanson de geste, « Les Larmes » nous conte Nithard et Hartnid l’inattendu « son nom n’était que le contraire d’un nom (Nithard) et il était complètement indifférent au monde », frères jumeaux, vivant dans la France du 9ème siècle. Ce sont de courts chapitres poétiques, des paraboles sombres comme l’origine, naturalistes comme les religions primitives. En lisant on imagine des images d’« Andreï Roublev » de Tarkovski ou celles cisterciennes de Robert Bresson « Le mal est à l’homme…comme le sang noir que rend la seiche pour devenir invisible et pour survivre au fond de l’eau. Vers quoi penche le beau ? Comment oser le dire ? ».

Ce sont les histoires de Charles Magne et d’une petite reinette écrasée par erreur, la douleur d’un moine le Frère Lucius à la perte de son chat noir tant aimé, le Roi Dagobert et le temps volé des loups « La Louve noire du Ciel ne dévore pas que la lune chaque mois au cours du temps : elle mange aussi les douze mois et, un beau jour, le plat est vide et tout est noir…Vous les hommes vous ne savez plus compter exactement sur les pierres à l’aide des ombres », la légende de la persécution de Sainte Eulalie : « Les flammes fuient sa peau…alors Maximianus donna l’ordre qu’on décapitât Eulalia, or à l’instant où sa tête tomba, son âme sortit subitement de son cou sous la forme d’un oiseau ».

Et cet oiseau, l’âme,  nous accompagnera tout le fil du livre, jusqu’à la mort si présente « Des morts que je connais bien me talonnent et des morts que j’aime moins me taonnent. Les premiers me talonnent comme la jument de la nuit. C’est un bruit de sabots qui me poursuit où que j’aille. Les seconds me taonnent …comme une mouche qui tourne autour de mon visage, qui fouille les poils de ma barbe ». « On marche vers les cris qu’on a entendus dans le ventre noir des mères ».

Au loin cette mort et ces oiseaux d’augure « L’horizon, c’est là encore, partout dans le ciel, où se perchent les oiseaux et s’arrête le monde ». « Quand l’âme prête l’oreille à la voix d’un oiseau, elle est transportée dans l’autre monde ».

Texte : Quentin
Illustration : Pierre Layac