Un auteur en lumière ou un thème,
une image pour réfléchir…

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« Quand nous nous séparons, nous restons l’un à l’autre » Markus Werner.

Cette phrase à méditer, placée en exergue du dernier livre de l’auteur suisse allemand Peter Stamm aurait dû me mettre une petite puce à l’oreille. Mais au fond dès le début de ce livre on se doute de sa fin, en l’espérant, sans trop y croire tant cela serait simple.

C’est cette simplicité qui fait le cours et le charme de ce roman. Au commencement on est surpris par un style sans style, neutre, lisse, avec un mauvais goût de main courante. On se dit que le roman est mal traduit, parfois maladroit, des évidences appuyées, presque des banalités. Mais les vies ordinaires sont banales.

Thomas et Astrid rentrent de vacances avec leurs deux enfants, Ella et Konrad. « Thomas et Astrid avaient mis les enfants au lit, ils s’étaient assis sur le banc en bois devant la maison, avec chacun un verre de vin, s’étaient partagé le journal du dimanche« . Tout est vraiment trop normal. Une famille modèle de retour dans son pavillon, chacun reprendra dès demain son quotidien habituel. Mais voilà « Thomas se leva et s’engagea sur le petit chemin de gravier qui longeait la maison. Arrivé à l’angle du mur il hésita un instant avant de se diriger vers le portail du jardin avec un sourire étonné qu’il percevait plus qu’il ne le ressentait. Il souleva le portail en l’ouvrant pour qu’il ne grince pas, comme il le faisait adolescent« . Thomas est parti.

Astrid sait tout de suite qu’il ne reviendra pas ou bien Thomas ne tardera pas à revenir « et ils continueraient à vivre comme par le passé, juste un peu inquiets de savoir que cette vie n’allait pas de soi, qu’à un moment donné l’un des deux pourraient disparaître, pour un certain temps ou pour toujours ». Astrid explique aux enfants au bout de quelques jours que Thomas est « simplement parti ». Et très doucement cette absence s’installe, après l’avoir cherché au début, la vie reprend comme avant, parce qu’en fait, avant, les uns par rapport aux autres n’étaient pas tellement plus là. Chacun dans son monde sans se poser de question.

Thomas que l’on suit, part dans les montagnes suisses, marche, vit en solitaire. Vit.

Astrid découvre un jour que l’extrait de compte fait état de trois opérations, un peu de cash, des vêtements de randonnée. La police retrouve des traces de Thomas, on le dira mort, lui continue son parcours initiatique, le froid, la faim, les petits boulots, peu de rencontres. Astrid l’attend et sa vie aussi se poursuit : « Thomas avait toujours été auprès d’elle. Dans tout ce qu’elle avait fait, elle avait senti son regard posé sur elle…elle avait souvent joué la comédie pour lui« . « Le chagrin des enfants avait quelque chose de plus souterrain que celui d’Astrid, mais il semblait d’autant plus profond, comme ces maladies qui affaiblissent insensiblement le corps pendant des années avant finalement de le détruire ».

Par l’absence, Thomas, Astrid, se découvrent, apprennent à se connaître. Sans cela ils auraient continué cette vie tranquille, mais chacun des deux attendaient l’autre, il fallait ce grain de folie, l’impossible pour ouvrir tous les possibles. Pour eux cette voie est la bonne peu importe où elle conduit. La fin est émouvante, eux et nous la voulions…

C’est un livre que l’on se prend à aimer au fil des pages, on y réfléchit, on se dit que c’est vrai, tout vaut mieux qu’un rien confortable. Le style est doux, les descriptions du voyage de Thomas, de l’attente d’Astrid, ont la vérité de ce qui est simple et sobre.

Puis une vingtaine d’années plus tard…

Texte : Quentin
Illustration : Pierre Layac