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Je me suis ennuyé de « Menus souvenirs » de José Saramago, Prix Nobel en 1998. Il nous raconte son enfance portugaise. Les anecdotes qu’il écrit comme des gourmandises rares n’intéressent pas. Lui semble ravi et très satisfait. J’aurais dû m’en douter, j’avais lu un autre livre de lui, « Caïn » qui m’avait paru long, complaisant, fatigant. Sous des allures d’extrême humilité, c’est pontifiant, c’est vieux, poussiéreux.

« Raga» de Le Clézio, un autre Prix Nobel, est un guide romancé, historique, ethnologique et géographique, sur une île appelée aussi Pentecôte, en Océanie. On y apprend que les femmes tissent des nattes, qu’il y a des forêts profondes, nous voyageons sur des catamarans…Le Clézio écrivain voyageur décrit le quotidien de ces iliens, tout est sujet à curiosité, tout le passionne, des légendes à ce qu’il mange, qui est venu de très loin pour les asservir…Ce regard juste, pointu, altruiste, militant, cette plume légère nous offre un joli petit livre exotique.

Je découvre un auteur dont le nom ne m’était pas inconnu, Alain Blottière. Son premier livre « Saad » avait reçu le Prix de la Vocation en 1981. Il a les défauts d’un premier livre trop dire et pas assez, confus retenu, débridé. Mais il a déjà le charme des suivants et l’on comprend que Tournier ait salué à l’époque sa parution. « Saad » a une écriture maladroite mais douce et humble, le récit d’une rencontre entre un adulte et un enfant, Saad, son esclave est un genre délicat. Si le récit est amoureux il est aussi infiniment mesuré élégant et pudique, rien à voir avec « Le vieillard et l’enfant » d’Augérias. Rien n’est dévoilé sauf le respect de l’autre.

Puis j’ai lu un autre livre de Blottière sorti en Folio : « Le tombeau de Tommy ». Il nous raconte la vie, l’engagement, le courage fou d’un jeune adolescent qui fut arrêté, torturé, fusillé durant la guerre, l’un des résistant de la fameuse « Affiche Rouge ». L’origine de l’histoire est vraie. Tommy était lycéen, juif hongrois. Ses convictions l’ont conduit impulsivement dans la Résistance dés l’adolescence. Clairement Tommy a fasciné Blottière. Le récit mêle la fiction à la réalité historique. La fiction c’est la narration à la première personne d’un réalisateur qui a décidé de faire un film sur Thomas Elek. La fiction c’est le choix d’un autre adolescent d’aujourd’hui Gabriel pour interpréter le rôle. Blottière maitrise parfaitement son sujet, l’histoire est passionnante, envoutante. C’est un tissage d’ambiguité entre les différents personnages, le réalisateur, Thomas, Gabriel, la mère de Gabriel, l’envoutement de Gabriel pour Thomas, les traitres et les héros de cette période sombre. En finissant le livre, j’avais le regret que le film ne soit pas réellement tourné.

Vient de paraitre d’Alain Blottière : « Comment Baptiste est mort » NRF

Il pleut aujourd’hui une pluie froide de fin d’hiver. Je bois un thé de Ceylan fort au goût de caramel et de terre humide, au coin du feu. En écoutant les Sonates de Beethoven je relis « Les Lieux de Marguerite Duras ». Dans une série d’entretiens réalisés pour la télévision en 1976, Duras se confie sur les lieux de sa vie, Neauphle le Château, Trouville, lieux d’écriture et aussi de réalisation de ses films, quelques photos accompagnent le livre. Cela donne envie de se rebaigner dans l’univers durassien, cet univers de violence feutrée, d’angoisse existentielle où des personnages se croisent, se désirent, avec ce goût suranné de province bourgeoise, de femmes de notables, d’extradés, de déplacés en terre lointaine d’Asie des colonies. L’ennui se délite en Campari orange sur les terrasses de villas désuètes gorgées d’humidité, au loin se jouent des parties de tennis, passent des bicyclettes. Rien à faire, pas des gens vraiment riches mais si torturés qu’oisifs il leur est impossible de travailler.

On pense parfois aux villas de stations balnéaires hors saison de Modiano, à l’oisiveté des personnages de Sagan…mais Duras est inimitable. Avec Duras peu importe la destination, la douleur, les désirs, le passé est en soi, les personnages sont hantés par leur vécu.

Prochaines livraisons :
Dostoïevski
Jean Clair

Lectures de Quentin
illustration de Pierre Layac