D’Arundhati Roy j’avais lu et passionnément aimé « Le dieu des petits riens ». Et voilà que des années plus tard, l’auteure publie un nouveau roman « Le Ministère du Bonheur Suprême ». J’avais oublié qu’Arundhati Roy était aussi l’auteure d’essais politiques comme « L’écrivain militant », « La démocratie : notes de campagne », « Capitalisme : une histoire de fantômes »…

Dés le début de ce livre gros et dense on repère cette militante acharnée. Il s’agit des communautés d’Hijras, ces êtres hermaphrodites qui vivent ensemble, caste à part, vivent en famille entre elles, rejetées par la société indienne, souvent obligées de se prostituer pour survivre ou mancher aux carrefours des grandes villes. L’un des personnages est une transsexuelle Anjum, jadis Aftab, partie vivre dans un cimetière avec son clan. Elle va découvrir un enfant abandonnée, l’adopter lui donner tout l’amour d’une mère, ce sera l’un des fils rouges de ce livre fou, débordant, parfois tant qu’il en devient confus, mais sublime, somptueux, une grande œuvre.

Puis nous sommes propulsés dans l’horreur du Cachemire des années 90. Arundhati Roy nous parle de la souffrance de son Peuple dominé par la violence sans limite des indiens, comme une dictature aveugle, une armée d’occupation « L’ordre, du côté de chez nous, c’est un peu comme le blanc monotone de l’œuf dur, qui cache en son sein un jaune d’une violence extrême. C’est l’angoisse permanente dans laquelle nous vivons cette violence, la place que tiennent dans notre mémoire ses exactions passées et notre terreur de ses manifestations à venir… ».

La langue est crue, tout est décrit de ce pouvoir des bouchers, des tortionnaires, de ces pervers, toujours le même pouvoir des médiocres. Face à eux des résistants, purs, innocents, utopistes «  Tu sais ce qui est le plus dur pour nous ? L’ennemi le plus difficile à vaincre ? La pitié…dans chaque maisonnée il s’est produit quelque chose d’horrible. Mais l’apitoiement sur soi est tellement débilitant. Et si humiliant. Et la seule façon que nous avons de maintenir notre dignité, c’est de résister. Même si nous perdons ».

Lors de notre dernier voyage en Inde nous avons ressenti combien le pays avait changé avec un nationalisme borné, s’exprimant par un hindouisme violent, haineux. Devenu religion d’Etat, et comme toujours les religions sont à l’origine des guerres fratricides. Maintenues par un pouvoir qui en jouira. Religion alibi, manipulations des religieux « Des petites bandes de brutes défenseurs de la foi hindoue autoproclamée s’occupaient des villages, les travaillaient sans relâche pour en tirer ce qu’ils pouvaient d’avantage. Des aspirants politiciens se faisaient filmer en train de prononcer des discours haineux ou de frapper des musulmans pour propulser leur carrière…cherchant la bagarre dans les quartiers paisibles. Ils brandissaient à présent avec fierté le drapeau national ».

Arundhati Roy nous romance avec militantisme la vie de Musa, cet étudiant musulman devenu le héros de la lutte armée islamiste contre le pouvoir indien, aujourd’hui adoubé par Al Qaida. Le Cachemire est majoritairement musulman et connaît depuis trois décennies une insurrection séparatiste soutenue par le Pakistan. Maintenant l’idéologie islamiste a pris le pas sur le nationalisme

« Bientôt des siècles de règne musulman, dépouillés de leur poésie, de leur musique et de leur architecture, s’écrouleraient, concentrés, dans le vacarme des épées et des cris de guerre, en un instant sonore à vous glacer le sang…L’Histoire serait un révélateur de l’avenir autant qu’elle était une étude du passé ».

« Vous ne nous détruisez pas. Vous nous construisez. C’est vous-même que vous détruisez ».

Quentin.

Photographie : Pierre Layac