Le sous titre de ce livre surprenant de Frédéric Vitoux de l’Académie Française est « À la recherche d’Henry J.-M. Levet ». Et cette recherche visiblement ne fut pas facile. Pendant deux ans elle a conduit Vitoux à Montbrison, à Vichy, Marseille… « Levet reste hélas percé de trop de silences, ajouré de trop d’incertitudes. Pourtant, comme je l’ai senti vivre, palpiter, s’exalter et souffrir dans les fragments de sa vie que j’ai pu retrouver ! ». Et Vitoux de compléter : « Avec Levet, pour moi il n’a jamais été question d’une biographie, mais d’une quête plus intime que j’ai encore du mal à expliquer ». Et fataliste « Écrire, de toutes façons c’est refuser son temps ».

Mais qui était cet Henry J.-M Levet ? Un drôle de type et en même temps paraissant banal, né dans une famille de notables de Montbrison, dont il était le fils unique. Avec les rares éléments qui nous sont restés nous le savons décédé à l’âge de 32 ans de la tuberculose, le 14 décembre 1906. Il passa son enfance dans cette grosse maison de Montbrison avec son grand jardin qui se déployait vers l’arrière et grimpait le long de la colline. Cette commune, sous préfecture du département de la Loire n’est pas bien touristique. C’est pourtant là que Ravachol fut guillotiné et que Pierre Boulez est né. Le père d’Henry, Georges Levet, polytechnicien et ingénieur des mines, était rentier et fut maire de cette commune puis député pendant des décennies comme son grand père Henri, Conseiller Général de Préfecture et député en 1848.

Levet se voulait poète. Dés qu’il le put il alla s’encanailler au Montmartre des années folles. On lui connaît là aussi peu d’images. Il a servi de modèle pour l’affiche d’un bar américain « Le Grillon » dégingandé, avec son long nez, affublé d’une tenue de dandy très voyante « ce visage n’a rien d’impersonnel et de lisse, ce visage émacié qui laisse apercevoir un long nez pointu, aux larges narines, un regard attentif sous des sourcils faits au pinceau, ce fameux menton qui part en pointe vers l’avant, et ces mains aux doigts qui n’en finissent pas ». À Montmartre il se fit engager comme chroniqueur dans des hebdomadaires satiriques. Il fut présenté au directeur de la revue par Léon Fourneau, l’auteur du « Fiacre » qu’immortalisa Yvette Guilbert et se fit des amis dont Francis Jourdain et Léon Paul Fargues, poète du « Piéton de Paris », qui l’accompagneront toute sa vie avec fidélité.

Son père et sa mère n’appréciaient pas ses relations et le mauvais tour que prenait la vie de leur fils unique. C’était de vieux parents pas très drôles. Ils firent tout pour que le fils prodigue revienne au bercail et Georges utilisa ses relations pour trouver un rôle social à Henri lequel sera donc envoyé en mission en Inde pour une étude sur « l’art khmer et ses origines hindoues ». Georges fit écrire à Paul Doumer alors gouverneur général de l’Indochine et voilà Levet parti pour de nouvelles aventures, les emplois fictifs existaient évidement déjà. Au retour il fera rédiger son rapport par un auteur dramatique sans le sou André Ibels. Pour ne pas paraître ridicule il dira à ses amis artistes qu’il publiera bientôt un livre dont il donna le titre « L’Express de Bénarès », un mensonge.

Au retour de ce voyage en Inde il avait contracté la tuberculose. Il changea, devint grave. Grâce à nouveau aux relations de son père il partît, résigné « jeta l’éponge et décida de changer de vie, de dire adieu à Montmartre, à ses amis poètes et artistes…le vaincu de la poésie allait prêter désormais allégeance ». Il devint Vice-consul à Manille puis à Las Palmas et finit par rentrer pour mourir.

Mais ce qui fait qu’aujourd’hui encore le nom d’Henry J.-M. Levet n’est pas totalement tombé dans l’oubli c’est qu’il écrivit sur la fin de sa courte vie dix poèmes connus sous le nom de « Cartes Postales ». Frédéric Vitoux les publie intégralement à la fin de son livre. Et c’est une bonne idée, il ne faut pas les lire avant. Car Vitoux a le talent de nous tenir en haleine tout en se demandant ce que l’on fait là et pourquoi ce livre. Après lecture des « Cartes Postales » on comprend pourquoi Valéry Larbaud a passé une partie de sa vie à défendre ces poèmes, sans jamais avoir rencontré Levet. Certains textes de Larbaud comme « Les poésies de A. O. Barnabooth » mais aussi de Paul Morand, ou du Cendrars de « La prose du Transsibérien » sont clairement marqués par le style, l’exotisme, le rythme des somptueuses et très modernes « Cartes  

Postales ». Très beau livre de Vitoux avec parfois des accents de testament, acte gratuit et généreux pour découvrir un auteur maudit et oublié dont nous ne connaîtrons jamais tous les secrets.

Quentin. (Lire aussi Le Poésie Gallimard de Bernard Delvaille consacré à Henry J. M. Levet en 2001).

Photographie : Pierre Layac