Arno Geiger né en 1968 vit à Vienne. En 2008 il obtient le plus grand prix de littérature allemande, le Deutscher Buchpreiss, avec « Tout va bien ». Il vient de publier « Autoportrait de l’hippopotame ». Confronté à la progression de la maladie d’Alzheimer de son père, il décide d’y consacrer tout son temps, sa disponibilité et ce qui pourrait être un Journal devient « Le vieux roi en son exil », un titre magnifique pour cette épreuve vertigineuse qui conduit à la démence.

« C’est comme si l’on vous arrachait au sommeil, on ne sait pas où l’on est, les choses tournent autour de vous, les pays, les êtres, les années. On s’efforce de s’orienter mais l’on n’y parvient pas. Les choses continuent de tourner, morts, vivants, souvenirs, hallucinations, semblables à des songes, lambeaux de phrases qui ne vous disent rien ».

Avec l’élégance de la sobriété, et un amour filial infini, avec ce respect là et cette pudeur qui parfois pourrait paraître froideur, Arno Geiger nous conte cette intimité passionnante et terrible. Une enquête bouleversante d’humanisme qui s’échelonne dans le temps de la maladie sans pourtant nous dire la fin « la vie s’écoule de lui goutte à goutte…avec l’obscurité vient la peur. Alors mon père déambule sans trêve ni repos comme un vieux roi en exil. Alors tout ce qu’il voit suscite l’angoisse, tout est vacillant, instable, menace de se dissoudre l’instant d’après ».

Au début, le père n’a plus les mêmes facultés pratiques et quotidiennes, l’auteur nous explique que la maladie tend sa toile, discrète précautionneuse et son père s’y empêtre sans que l’on veuille le remarquer. Au début il y a un déni. Sa femme vient de le quitter après trente ans de mariage. Il a du mal à supporter cette séparation, il ne saisit pas que la solidité de certaines conventions en viennent à s’émousser. Sa sœur, Hedwig, se rend compte que lui, si méticuleux, a abandonné une assiette avec une vieille sauce tomate dans le salon, qu’une autre fois un verre lui échappe et qu’il regarde les débris sur le sol. Il ne se souvient plus alors où se trouve la balayette « Il n’avait pas pu lui dire, l’avait regardée, et soudain les larmes lui étaient venues. Dès cet instant elle avait su…Mon père poursuivit son combat silencieux contre lui-même »

Puis des idées fixes apparaissent : un bouleau, des dizaines de fois par jour s’inquiéter qu’il ne tombe sur sa maison à la prochaine tempête. Ou bien le compteur électrique qu’il contrôle avec « un soin maniaque et obsessionnel ». Plus tard les idées fixes disparaissent avec « un talent extraordinaire pour trouver des excuses ». Ensuite, il ne reconnaît plus sa maison, accablé il paraît vulnérable et abandonné « l’apatridité profonde d’un homme pour qui le monde entier est désormais une terre étrangère ». La famille se resserre on doit faire appel aux aides à domicile.

Quelque chose en lui s’était détraqué « il avait pleinement conscience justement que ses capacités déclinaient…il n’était plus capable dans le même temps de maîtriser les choses les plus élémentaires. Il ne savait plus s’il avait faim ou soif 

Ce récit vérité est constamment emprunt de tendresse, de tolérance, accompagnement d’amour du fils. Certains passages nous disent des échanges affectueux, d’autres donnent envie de rire mais au même moment, en contrepoint de la drôlerie de situations illogiques, cocasses, rire libérateur, survient l’inquiétude et plus encore, le désespoir. Souvent le père qui ne comprend plus, s’emporte, devient violent, injuste. La résistance de ses proches arrive au bout. Ils décident de l’installer dans une maison médicalisée. Il s’y acclimate bien « C’est mon père dans son ensemble, l’homme tout entier qui me plaisait. Je trouvais qu’il avait bonne mine et que le moral était bon. L’expression finir en beauté me traversa l’esprit ».

Un mot encore, petit, mais important, car malheureusement rare : la magnifique traduction de Olivier Le Lay.

« La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite que l’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre ». Milan Kundera.

Quentin.

Photographie : Pierre