Ils furent nombreux à être fauchés par la boucherie de la première guerre mondiale. Certains dés les premiers mois des combats, tel Charles Péguy le 5 septembre 1914, Alain Fournier quelques jours plus tard le 22 septembre, Charles Paul Émile Muler auteur de « A la manière de… » avec Paul Reboux est mort le 1er octobre, Louis Pergaud « La guerre des boutons » le 8 avril 1915, l’un des premiers Prix Goncourt Adrien Bertrand le 18 novembre 1917…La liste est longue. Et Guillaume Apollinaire mort le 9 novembre 1918 après deux trépanations, on lui refusa la Croix de Guerre car sa blessure n’avait pas la dimension voulue, épuisé il mourra de la grippe espagnole…

Souvent ces écrivains étaient jeunes et talentueux. Parmi eux André Lafon, épuisé par les combats, mort d’une scarlatine à l’hôpital militaire de Bordeaux le 5 mai 1915. Sans son ami François Mauriac il aurait disparu sans laisser de traces et sans les éditions bordelaises « l’Eveilleur », il serait oublié. Elles viennent de sortir de l’oubli « l’élève Gilles ».

Dans la préface de « l’élève Gilles » Mauriac témoigne : « il était l’être le plus doux qu’il m’ait été donné d’aimer. Mais sa douceur ne venait pas de sa faiblesse. Il existe comme une douceur de la force. La vrai force est douce ». Nous apprenons qu’André Lafon était d’une famille très modeste, son père secrétaire à la mairie de Blaye. Après avoir été pion au Collège Sainte Croix de Neuilly, il écrivit jeune un recueil de poèmes, et deux romans « La Maison pauvre » et « La Vie et la Mort d’un poète ». Pour « L’élève Gilles » Lafon recevra le Prix de l’Académie Française en 1912.

André Lafon, nous écrit Mauriac « cherchait l’ombre pour s’y cacher, parce qu’il était humble mais aussi parce que tout le blessait ». Si l’écriture de ce livre superbe et bouleversant est proche de Proust, la sensibilité, à fleur de peau, nous rappelle Alain Fournier et Luc Dietrich, et le thème d’un enfant isolé dans un internat, Charles Juliet ou « les désarrois de l’élève Törless » de Robert Musil publié quelques années avant en 1906.

Ce récit est un texte secret par l’usage que fait Lafon du non-dit et du silence. Le cours des jours entre l’internat et la Grangiére propriété d’une grande tante. Secret d’un père absent, d’une tendresse abstraite, musicien mélancolique et suicidaire. Le rapport à sa mère, proustien, elle est aimante mais toujours soucieuse de son mari.

Nous lisons l’histoire d’une enfance déçue par un enfant seul, fils unique, poète émerveillé par « la beauté naturelle, le miroitement du fleuve lointain, les moments du jour, le passage des saisons, l’hiver sur les jardins de la propriété de cette enfance, le froid vif du crépuscule… » comme l’écrit Jean Marie Planes dans la postface, un petit être innocent perdu dans le monde des grands.

« Pendant les tiédies heures que je passais au jardin, le bruit du vent dans les branches, l’odeur d’herbe, l’enveloppe collante des derniers bourgeons que mes doigts rencontraient dans le sable…le verger en fleur s‘emplissait d’un parfum traînant de miel et d’amande, des papillons l’assaillaient vers midi, puis venaient des bourdons de velours et des mouches moins vives dont le soleil traversait le corps diaphane. Ma joie n’attendait qu’un signal pour jaillir ».

Humble récit solitaire d’un exilé de cœur, contemplatif, qui se lit comme une confession, avec respect, de peur de froisser une page, et qui s’offre alors au lecteur comme une pierre précieuse jusqu’aux derniers mots du recueil qui annoncent l’âge adulte trop tôt venu « Il n’y avait plus en moi qu’un consentement docile, un immense vouloir de servir, contre quoi se trouvait sans force le pressentiment où j’étais que toute l’hostilité de ma vie m’attendait au seuil du jardin ».

Quentin.

Photo de Pierre