« Ne pas savoir où l’on est, qui l’on est, afin de pénétrer, sans identité, l’espace indéterminé, et laisser venir les images essentielles. Savoir s’abimer dans cette solitude ».

Kenneth White est l’un de nos plus attachants poètes nomades, rêveur, philosophe, érudit. Auteur étonnamment riche, épicurien heureux et joyeux. J’écrirais même écrivain fruité tant le lire est un plaisir gourmand, frais, avec un sens vif du paysage, une intense curiosité.
« Être là, simplement là, ce n’est pas rien ».

Kenneth White « habite poétiquement la Terre » comme l’aurait écrit Hölderlin, l’un de ses repères. Il nous invite à divaguer hors de notre monde cloisonné. Extravaguer.
« Nous sommes conviés à laisser nos esprits respirer, rêver, penser, en recueillant des signes qui viennent du monde entier, d’un monde ouvert » (Gilles Plazy).

« La plus haute poésie arrive à se dire dans un langage extrêmement clair et simple mais pénétrer dans cette simplicité n’est pas facile ». Kenneth White est très sensible à la poésie asiatique, particulièrement les haïkus, « Le chemin des haïkus » (1984). Aussi l’écrivain japonais Asai Ryoi qui écrivait en 1661, comme pour White : « Exister dans le monde présent, contempler la lune, la neige les fleurs et les feuilles d’automne, jouir du vin, des femmes, des chansons et se laisser aller  à la dérive ». « Dérives » est justement le titre du livre qui vient, pour notre plus grand bonheur, d’être réédité en juin dernier aux éditions « le mot et le reste ».

« J’ai conçu le projet d’aller jusqu’aux extrémités de la Terre ». Cette phrase écrite en exergue de « Dérives », extraite d’une pièce Nô, Nishikigi, donne la note de ce bouquin délicieux. Kenneth White nous embarque dans sa besace du côté de chez lui, là où il est né en 1936, en Écosse, histoire de saluer R. L. Stevenson ou Thomas de Quincey au cimetière de Saint Cuthbert. Il traine encore un peu en Grande Bretagne et nous invite chez des vieux potes babas hippies aussi perchés que sympathiques. L’ambiance est très Beat Generation, Kerouac, Ginsberg qu’il citera plus loin dans sa Lettre d’Amsterdam « Compagnon voyageur, je t’écris un poème à Amsterdam dans le cosmos ». Des nuits dans des quartiers vagues à parler de bouddhisme, de jazz, à boire, fumer, refaire le monde.

De là il part en France, nous sommes en mai 68 « j’ai participé à cette révolte, me disant simplement que ce serait sans doute la dernière fois que des questions radicales pourraient être posées publiquement ». En Bretagne il rêve sous un ciel de janvier « prodigieusement bleu…je suis un diable bleu et le soleil est perché sur mon épaule, riant comme l’enfer. À voyager ainsi, où est ce que je vais ? Nulle part. Je traverse bien des lieux de l’esprit, péniblement quelquefois, pour n’aller nulle part. Nulle part c’est difficile, mais j’y arriverai un jour. Nulle part, c’est partout, c’est par moi ».

À Penmarc’h, White a une pensée pour Tristan Corbière « ces textes âcres, fumants, rudes, poignants, délirants, terribles, grossiers, tragiques, comiques, qui bouleversent le cerveau et déchirent l’âme » et qui avait imaginé ici son « Casino des Trépassés ».

Vient la nuit « couleur de moule », il regarde un papillon, une bonne heure, peut être plus « une petite éternité ». White est heureux, comme un ravi, tout simplement, et transmet étonnamment bien ce ravissement. En cela il a des accents de Nicolas Bouvier, écrivain nomade lui aussi, curieux de tout, avec un bel appétit, gourmand de voir, savoir, comprendre, connaître, aimer : Saint Pol Roux et Breton à Camaret, Segalen « traversant les terres jaunes, longeant la Rivière bleue, pénétrant dans l’Empire de lui même » pour finir dans les bois de Huelgoat.

Après Amsterdam, Anvers, le voici à Barcelone, puis Arles, les Saintes Maries, enfin la Tunisie…
En pensant à Friedrich Hölderlin « nous suivons tous un chemin excentrique et il n’y a pas d’autres voies… ».

À Gabès, une tempête de sable, les murs de pierres et de broussailles, les palmiers de l’oasis de Gafsa, White le poète écrit « Dans l’oued Gabès, j’ai touché les seins du vent…Les hommes sont rassemblés à l’ombre de la mosquée. Des ânes et des chameaux dans les cours. Des figues et des dattes sèchent sur les toits. Les femmes vêtues de rouge sombre vaquent…». Je pense au Gide des « Nourritures terrestres », quand l’écriture sensuelle a des camaïeux de couleurs et des effluves de parfums rares.

Quentin

Photo de Pierre du village de Matera dans les Pouilles où Pasolini tourna « l’Evangile selon Saint Matthieu »