Un auteur en lumière ou un thème,
une image pour réfléchir…

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Le dernier livre d’Olivier Schefer commence par « le dernier acte d’une tragédie et son épilogue. L’intrigue est assez simple : il s’agit de transformer le lieu de son enfance en appartement à louer ». Ce très beau récit autobiographique est d’abord celui de la disparition de sa mère et ce moment que nous avons tous vécu de la confrontation brutale, presque vulgaire, à la mort d’un être cher, et trop vite du tri de tout ce qui faisait nos souvenirs, avec des gestes définitifs de choix aléatoires, conserver, jeter un vêtement, un frigo, un livre, un meuble, une photo. Faire le deuil, obligé d’être adulte avec le choix d’un cœur d’enfant « Que faire de ces petites choses, qu’on ne peut se résoudre à jeter, car elles sont le résidu essentiel d’une vie… ».

« Par la fenêtre de ce sixième étage…Je ne regardais rien en particulier, sinon peut-être mon ancien regard, comme s’il flottait par là, pouce essayer de retrouver ce que mon enfance et mon adolescence avait vu, à tour de rôle, par cette même fenêtre…Je fixais l’emplacement vide des meubles et de la bibliothèque à présent disparus. Les espaces chargés d’émotions… ».
Comme un drôle de fête, écrit Olivier Schefer, ressemblant étrangement à un anniversaire à l’envers. Ou, comme l’écrit Baudelaire :  » Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient / D’où jaillit toute vive une âme qui revient ».

Il y a un vertige à laisser derrière soi toutes ces années et ces lieux. Je repense à cet instant à un passage bouleversant du magnifique film de Sébastien Lifschitz « Les Invisibles », particulièrement quand Monique est face à la petite gare où elle a vécu son enfance. Émue elle nous confie, comme révoltée, que ces murs ont forcément conservés les échos des voix de ses parents, des joies, des peines de son enfance et cite le poème d’Alfonse de Lamartine « Objets inanimés avez vous donc une âme / Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ».

Puis l’auteur va nous offrir un beau voyage tout en se souvenant, d’un petit chat à Venise, d’une toile du Tintoret « L’enlèvement du corps de Saint Marc » ou « La Raie » de Chardin, de la disparition des trains de nuit en Italie, du petit cheval de Przewalski…de ces rendez vous manqués avec nous même.

L’écriture est simple, fluide, belle. Les références aux auteurs, aux peintres ne sont jamais pédantes, Olivier Schefer, biographe de Novalis (édition Le Félin, 2011) et du romantisme allemand (éditions José Corti, 2003), nous les présente comme un ami nous montrerait les photos qu’il aime, nous décrivant avec finesse le fruit de ses rencontres. « Une tâche d’encre » est un livre élégant que l’on aime conserver près de soi pour en partager des passages avec ses amis.

Cette tâche d’encre a une histoire, encore un passé qui revient : Olivier a onze ans, son père lui offre « un encrier chinois, une bouteille d’encre noire de la marque Pélikan, un pinceau et ce livre de poèmes brefs, des haïkus écrits en idéogrammes par Paul Claudel ». Il ouvre précipitamment la bouteille d’encre qu’il renverse maladroitement sur le livre.
« Cette tâche noire n’est jamais partie. Elle s’est répandue ailleurs et n’a cessé de s’élargir, de recouvrir des surfaces, d’absorber des objets…c’est aussi l’écriture…l’écriture nait d’une tâche, matière primitive du langage »

Et puis, la boucle est bouclée. Olivier Schefer nous dit un après-midi ordinaire: il est avec ses enfants chez lui quand l’hôpital lui apprend que c’est fini. C’est le brouillard, un instant beau, fugace comme seuls peuvent être les instants décisifs « plus rien dorénavant ne pouvait nous arriver ».
« Se souvenir du passé, n’est-ce pas d’abord aller à la rencontre de l’inconnu et de la part de nous-mêmes qui s’y trouve dissimulée ? ».

Texte : Quentin
Illustration : Pierre Layac