Un auteur en lumière ou un thème,
une image pour réfléchir…

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Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un jeune marchand ambulant s’immole à Sidi Bouzid un village perdu du centre de la Tunisie. Un an plus tard exactement on brûle le portrait de Zine el Abidine Ben Ali, président déchu, sur l’avenue principale de Sidi Bouzid pour le remplacer par Mohamed Bouazizi nouvel héros de « La révolution de jasmin » prologue des Printemps Arabes. Ce matin là à Trouville en Normandie, Janvier, le personnage principal du dernier livre de Fabrice Gabriel « Une nuit en Tunisie » lit un long article sur la Tunisie. Et justement c’était à Sidi Bouzid, vingt ans avant que Janvier « avait passé quelques mois de sa jeunesse un peu vide, des mois spéciaux comme blanchis à la chaux ».

L’article lu par Janvier ce matin-là parle d’un pays au destin plongé dans le chaos, et l’énoncé de noms qu’il semble redécouvrir vingt après, des noms comme familiers lui rappellent tant de souvenirs, « l’ennui des cafés entre hommes, les terrasses jonchées de mégots de cigarettes fumées longuement » des Mars Internationales en paquet rouge, plutôt sans filtre. Janvier avait choisi de faire un Service Civil comme enseignant et avait été envoyé à Sidi Bouzid.
Son plus proche compagnon, Serge, est un jeune prof de latin-grec grand, maigre, nerveux et hypocondriaque avec lequel il partagera ses quelques mois parenthèses puis des gens de là-bas, des figures tendrement décrites.

Alors face à la mer grise, l’hiver à Trouville, Janvier va se souvenir, faire revenir des voix. Et dans ce très beau livre sensible et cultivé vont se mêler tout un patchwork d’inconnus, de Tintin, Klee, Virgile, Malaparte, Rilke, Samuel Fuller, Walter Benjamin, Saint Augustin, Flaubert, Le Corbusier...Bien sûr on pense à Mathias Enard, Goncourt 2015, et son livre « Boussole » foisonnant de repères culturels, politiques, pour une histoire amoureuse de l’Orient.
Au début on est un peu perdu, puis si l’on s’abandonne à la lecture, si l’on s’offre à ses détours, alors nous partons pour un voyage profond, délicieux sur fond d’un standard de jazz composé en 1942 par Dizzy Gillespie, enregistré en Normandie, à Edenville au mois d’août 1964 par le pianiste Bud Powel, un génie, malade, tabassé par la police new-yorkaise et rendu fou par des électrochocs. « Night in Tunisie » donne le titre à ce livre tissé de fils rouges, fils de soie.

Et l’on s’aperçoit que tout à un sens, c’est si léger, si bien fait, qu’au début on se prend à écouter les murmures comme autant de confidences d’un ami cultivé qui revient d’un voyage. Ensuite on découvre que partout, tout le temps, tout n’est qu’un éternel recommencement. Il n’y a pas de hasard, juste, trop souvent, nous ne cherchons pas les origines, humblement « Le Corbusier…était né à quelques jours d’intervalle et dans la même petite ville suisse que Fréderic Louis Sauser, alias Blaise Cendrars, qui allait perdre sa main droite à la guerre…Cervantès avant lui avait perdu l’usage de son bras gauche à la fameuse bataille de Lépante, où une coalition chrétienne, bien avant celle des trente quatre pays unis en 1990 contre l’Irak, vainquit la flotte des turcs. Bras gauche, main droite : la guerre répétait les mutilations… ».
« Tout ramène au fleuve, toujours qui court vers la mer ».

Passionnant aussi ce rapprochement entre le magnifique retable de Colmar peint par Grünewald et les guerres du Golfe, ciel d’éclairs, tonnerre télévisé des attaques de nuit et l’image peinte d’une passion par épisodes où le diable est au désert…ou « l’incroyable bleu, le bleu sans fond d’un dessin d’enfant peint pourtant l’année où Klee va mourir »…
Vers la fin d' »Une nuit en Tunisie » Fabrice Gabriel nous donne une clé avec un très beau passage de Walter Benjamin sur le concept d’histoire « qui représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard…C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds…Du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si voilement que l’ange ne peut plus les refermer… »

La traduction du passage de Walter Benjamin est de Maurice de Gandillac, revue par Pierre Ruch

Texte : Quentin
Illustration : Pierre Layac