Un auteur en lumière ou un thème,
une image pour réfléchir…

– 27 –

Depuis près de quarante ans Alain Corbin se passionne pour des thèmes autour des sentiments, des éléments, des impressions, des marges. On a pu lire de lui les misères de la prostitution et les manières de jouir, l’odorat du miasme à la jonquille, le vide et le désir du rivage, le son et les cloches, la douceur de l’ombre des arbres…Son style est léger, sa curiosité érudite est une source de connaissances et de pistes pour aller fureter plus loin, un vrai bonheur.

Avec cette dernière parution nous apprenons l’ « Histoire du Silence de la Renaissance à nos jours ». « Dans le passé, les hommes d’Occident goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création, surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge ».
Dans une belle introduction Corbin nous décrit le temps passé et tous ces parasites et ces bruits qui nous empêchent aujourd’hui de faire silence et nous font même redouter ce silence.

Dans le désert l’infini se révèle et le silence participe à cette révélation :  » une sorte d’impassibilité qui du ciel semble être descendue dans les choses » écrit Eugène Fromentin le peintre mais aussi l’auteur du très beau livre « un été dans le Sahara« .

Puis Corbin nous décrit les lieux qui respirent le silence tels les tableaux de Hopper, de Raphaël, de Caspar David Friedrich, des maîtres flamands; les livres de Vercors, Barbey d’Aurevilly, Proust, Rodenbach; les films de Philippe Garrel, Bergman, Dreyer, Chaplin et le cinéma muet… Ces lieux ce sont des maisons, des chambres « Toute chambre est comme un vaste secret » écrivait Claudel. Au XIXème la chambre particulière est un espace à soi, une coquille où se réfugier. Jusqu’à ce silence du livre  « Thérèse Desqueyroux » de François Mauriac, tragique et désespéré. Corbin reviendra aussi souvent sur « Monsieur Ouine » de Georges Bernanos qui confie à la fin de sa vie « Tout au long de ma vie solitaire…j’ai plutôt parlé pour éviter de m’entendre ».

Le silence ce sont aussi des monuments : les cathédrales décrites par Huysmans, la bibliothèque dans « l’étranger » de Camus, l’amirauté, la forteresse et ce silence d’épave abandonnée dans
« Le Rivage des Syrthes« , toutes les nuances de silences se jouent dans l’œuvre de Julien Gracq, silence de peste, de déchéance, de menace :  » Dans le silence de la nuit, au delà des murs nus, des bruits légers montaient par intervalle de la ville basse, bruit de l’eau qui coule, roulement attardé d’une voiture lointaine – distincts et pourtant intrigants comme les soupirs et les mouvements d’un sommeil agité, ou les craquements inégaux des déserts de rochers que le froid de la nuit contracté ».

Avec la nature, Corbin cite cette phrase à méditer de Thoreau « Le silence seul est digne d’être entendu« . Ce silence là permet à Thoreau, dans sa campagne sauvage de Walden d’écouter cette foule de petits bruits, sons infimes de la nature, feuilles, oiseaux, grenouilles.

Nous redécouvrons aussi ceux qui consacrent leur vie à la quête de ce silence, ce retour sur soi, sur les silences intérieurs de l’esprit et du cœur, la méditation. Avec cette ambiguïté à l’intérieur des communautés car le silence peut devenir un instrument du pouvoir, refuser d’entendre et de voir l’autre, l’empêcher de laisser une trace, c’est le condamner à une forme de non-être.

Ainsi cette « Histoire du Silence » se clôt par une réflexion sur le tragique du silence, infernal, angoissant. « Le malheur parle dans le silence » comme l’écrivait Vigny, et Maeterlinck d’ajouter  » mais le silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d’une foule est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent le poids inexplicable« . Et Maeterlinck de conclure par le silence de l’approche de la mort, celui de la chambre du malade, celui de la tombe « le silence de la chambre où quelqu’un se tait pour toujours ».

Texte : Quentin
Illustration : Pierre Layac