C’était par un de ces beaux printemps quatrocentesques comme il en existe en Provence, dans une ville du Sud qui longe la mer, coincée derrière un panorama de monts calcaires, on dirait un peu la Grèce; cette ville, Stendhal l’a dessinée d’un trait vif vue de la mer…

Le temps n’existe plus – je n’ai jamais cru au temps, dit Michelangelo Aperto, c’est une invention d’horlogers suisses, croire dans le temps c’est vulgaire comme une rolex- oui le temps n’existe pas, cette histoire, ce moment, ce pourrait être hier aussi bien qu’il y a une seconde ou 1000 ans…j’étais marié, nous croyions à l’amour libre, ma femme recevait son amant pour trois jours, je m’éclipsais et demandais asile à une femme qui était, elle le disait ainsi, raidedingue amoureuse de moi…elle déclarait aussi que j’étais un homme fabuleux : un homme des fables; personne, aucune femme ne m’avait jamais dit cela, aucune, aucune au grand jamais; je ne savais quoi en penser, je n’avais pas l’habitude, ô c’était bien arrivé une ou deux fois, j’avais fui, à croire que l’amour me faisait peur, je crois que les hommes sont un peu veules et les femmes plus courageuses en amour…

J’ai changé, depuis, je ne le suis plus veule; comment dire, Mélina, elle s’appelait Mélina était d’une beauté, d’une culture et d’une intelligence inouïes, elle fulgurait sauvage – je ne vois pas comment la décrire autre que par ces quelques mots, vous savez bien que l’on croit connaître les gens alors que toute notre vie nous fréquentons des inconnus y compris nous-même…

Quand je sonnais chez elle, une grande maison perdue dans les pins et les oliviers sur les hauteurs de la ville, elle accourait dans la longue allée menant au portail, et je ne savais pas alors que cette course, cet élan vers le débauché déchiré que j’étais, je ne savais pas, non, je vous le jure, je ne savais pas que cette course folle se nomme l’amour fou… je ne croyais plus en rien, la débauche a des réveils sordides parfois, pires que la mort, avec laquelle je flirtais chaque jour…deux volcans de lave en fusion verte étaient ses yeux…je me souviens qu’elle aimait coiffer ses longs cheveux presque blonds décolorés de soleil en une longue tresse dont la pointe lui chatouillait la cambrure, même un peu au dessous de la cambrure des fesses; elle était fébrile, elle dansait de joie et je regardais le film se dérouler en étant un peu extérieur mais touché en même temps; elle me mordait les lèvres au sang- j’avais écrit les livres– et nous courions jusqu’à la maison sous les pins en nous tenant par la main; j’amenais du bon vin et des mets raffinés, telle la poutargue ou du caviar…elle avait une manière de me passer la main sous la chemise, une sorte de matin frais, quelque chose comme cela, la douceur…

J’avais aimé des femmes égoistes et narcissiques, le moins que l’on pût dire c’est que je n’étais pas saturé de douceur pensais-je en ricanant silencieusement…elle, elle donnait tout, tout d’elle , sans cesse et tout le temps, elle s’offrait à moi, elle m’était une offrande venue je ne sais d’où, de quelle planète non nommée et non répertoriée…elle me faisait couler des bains, il y avait des bougies allumées, de l’encens, elle me mettait du rebetiko et m’amenait du vin dans un beau verre à pied en cristal…puis elle me séchait et nous avions un jeu, je m’allongeais nu sur le lit de sa chambre et je l’appelais Maria, elle jouait- à la perfection- le rôle d’une masseuse portugaise-elle adorait le fado- elle parlait français avec un accent portugais, c’était très drôle, nous jouions, nous nous amusions follement, puis elle me massait, c’était une masseuse remarquable, elle me dénouait- dé-nouait- le contraire du déni…et cela invariablement finissait par des baises folles et sans fin, elle jouissait comme un continent… 

Elle avait cadenassé son portail et trois jours et trois nuits durant nous ne fîmes que baiser baiser baiser dans la maison contre la porte dans la baignoire dans le jardin au soleil près des oliviers – elle se contrefoutait que ses voisins entendissent ses cris d’orgasme…

C’était ma parenthèses enchantée et je ne le savais pas. Que sait-on, au fond, de la vie?