Inédit; work in progress, en hommage à Edie Sedgwick

Je ne crois pas avoir jamais eu d’amis hormis les chevaux.

Tous mes jeux tournaient autour des chevaux; je découpais des chevaux en papier et si les oreilles n’étaient pas parfaitement symétriques ça me rendait malade, je me torturais l’esprit…c’est alors que j’ai compris que quelque chose clochait chez moi, sans savoir quoi.

Je n’y étais pour rien, je ne pouvais pas échapper à mes démons.

J’ai inventé un monde secret rien qu’à moi et une famille de chefs indiens: moi j’étais le chef le plus prestigieux, celui qui n’avait pas de mère mais un cheval et un chien.

Cet été là j’incarnais la beauté absolue et j’étais l’innocence, ce qui est extrêmement attirant pour les hommes; je captais tous les regards que je rêvais d’attirer.

J’en ai beaucoup souffert…

Je fus mise en pension; toutes les nuits je faisais d’affreux cauchemars, je me réveillais en larmes en hurlant maman.

En fait j’étais anorexique.

J’aimais vomir, j’aimais ça; je me faisais servir et resservir mes plats favoris, sans cesse, jusqu’à quitter la table pour courir vomir…rien ne touchait mon estomac…

Je passais des semaines entières seule dans ma chambre les volets fermés, je gardais le lit, j’y collais…je m’y engluais, c’était affreux et en même temps j’en ressentais une étrange jouissance, comme une chair de poule diabolique mais j’étais en même temps envahie, prise, d’une fièvre quasi extatique la présence de mon ange noir ou blond, des semaines les volets tirés des semaines des semaines entières sans voir le jour la lumière du jour…comme une captive de légende ou une déesse cloîtrée; puis je déclarais maintenant il faut que j’aille me goinfrer; je dramatisais tout.

Je vivais dans un roman gothique pourtant je ne lisais guère.

J’ai inventé un monde, mon monde; le problème ce n’était pas d’y être heureuse ou malheureuse, non! cela ne comptait pas; je ne savais pas sortir de ce monde je n’y étais ni bien ni mal c’était comme ça voilà, mon monde.

J’ai surpris mon père baisant une de ses maîtresses; il m’a poursuivi et giflé giflé et regiflé encore et j ‘ai senti le goût de confiture du sang dans ma bouche.

Mon père me força à prendre des tranquillisants par doses massives, il criait sans cesse que j’étais folle je finirais dans une camisole, folle, folle et bête, folle et laide, folle et stupide.

J’étais déjà close dans cette camisole chimique, parfois je vomissais du sang.Tu es folle folle folle.

Je répétais toujours à ma mère que mon père m’avait violée quand j’avais sept ans, et qu’il continuait et que j’avais mal.

Ca arrangeait ma mère de ne pas me croire ainsi elle niait aussi toutes les maîtresses. A force de vivre dans les mensonges qu’on vous impose, on finit par ne plus rien sentir;sinon un dégoût;de soi. On croit même que les autres ont raison;tu es folle ma petite, folle à lier, folle à violer.

Regarde le cheval que j’ai dessiné, pas vrai qu’il est beau?

Je ne m’intéressais plus qu’aux chevaux.

Je cultivais les rivalités autour de moi, je les entretenais comme un jardin de curé, je harponnais une fille que je ne quittais plus pas une seconde la glue;je choisissais toujours la plus brillante, celle qui déclenchait, suscitait, la jalousie de toutes; puis quand j’avais réussi à la rendre folle de moi, je la larguais et j’en hameçonnais une autre, manifestant à celle jetée une indifférence faussement douceâtre.

Je parvenais toujours à mes fins, j’étais irrésistible.

Cruellement et lucifériennement irrésistible.

J’explosais littéralement, j’étais noire de rage, noire comme une chatte blanche, je giflais ma favorite du moment, je giflais les filles à pleine volée.

J’étais brillante et enthousiaste et la seconde qui suit éteinte et effondrée molle comme un chiffon, un chiffon sale de ma suie; j’avais perdu tout mon charme, j’étais amère, ce fiel de bouche.

Les gens vantaient ma grâce et mon intelligence puis se lassaient de moi.

Je ne supportais plus rien et je hurlais et je hurlais j’ai tout raté.

Je pouvais être envoûteuse, ensorcelante, parler littérairement du clair de lune une nuit entière en citant 100 poètes.

Quand l’attache fine de ma nuisette blanche glissait je me sentais fragile, vulnérable, sérieuse, très sérieuse, trop sérieuse, sèche et sérieuse, plus une goutte d’humidité en moi.

Je me rongeais les ongles;je me grattais le visage jusqu’au sang, au sang;je me déchaînais contre mes meilleures amies; plus j’étais méchante avec elles et plus je me sentais d’une effroyable vulnérabilité, d’une grande bizarrerie.

 A SUIVRE

(début d’un roman en cours d’écriture consacré à Edie Sedgwick, la superstar préférée de Warhol, la muse camée de Lou Reed et l’inspiratrice du blonde on blonde de Bob Dylan).