Voilà longtemps que j’en parlais, que j’espérais ce moment, des lustres, tomber dans une librairie sur un livre inconnu d’un auteur ou d’une auteure, qui m’emballerait, que je dévorerais d’une traite comme un goinfre en hurlant PUTAIN C EST PAS POSSIBLE C EST DEJA FINI !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

 

Et voilà que je tombe sur « l’oubli » de Frederika Amalia Finkelstein, un livre écrit par une jeune femme de 23 ans!!!

UN TRES GRAND LIVRE, UN DES PLUS GRANDS LIVRES DE LA LITTERATURE FRANCAISE…………………………….

 

L’oubli, donc, folio Gallimard:  » Vous, regardez- moi. Nous avons perdu la partie. Nous l’avons perdue par excès de questions et par excès de pensées…elle dit que par le désir insensé de comprendre, nous sommes allés jusqu’à dévorer les questions. Il ne reste plus rien à interroger. Je crois que je ne connais rien au genre humain; je ne comprendrai jamais l’humanité, mais je connais le goût du Pepsi, je connais son histoire, je connais ses couleurs: j’ai compris le Pepsi. »

Le Style. Personne n’écrit ça. Comme ça.

Encore: « Je regarde mes chaussures. Elles sont sales. Je les ai achetées il y a peu de temps mais je n’en ai pas pris soin. J’ai oublié mes chaussures. Dans la rue, sur les trottoirs et dans les jardins, j’ai foulé le gravier, j’ai foulé le béton et les dalles sans le  moindre ménagement pour ces tennis en toile de couleur blanche, aux semelles abîmées,  probablement parsemées d’excréments canins et d’urine humaine en quantité si faible que je ne pourrai pas le déceler. Si je portais mon nez jusqu’à elles, ce que je vais m’épargner, je sentirais l’odeur âpre du caoutchouc chinois, peut-être aussi l’odeur lointaine de la poussière des Tuileries, qui rappelle l’Ancien Régime.

Je me demande si les chambres à gaz avaient une odeur quelque peu semblable à l’odeur des semelles de mes chaussures, mais naturellement infiniment plus forte. Je pense que cela est possible. Il aurait fallu pouvoir le demander à un Juif ayant fait l’expérience de la chambre à gaz, mais ce Juif est mort. »

Et encore Frederika Amalia Finkelstein-son chant qui ne ressemble à aucun autre, cette langue qui n’existait pas avant elle, c’est exactement cela la littérature : QUELQU’UN PARAIT, ET QUI NOUS PARLE.

Frederika Amalia Finkelstein, ce nom beau comme du Hölderlin ou du Apollinaire, à 23 ans, a écrit ceci : « …il faut purifier son cerveau des horreurs qui le parsèment, comme des traces d’excréments sous les semelles de ses chaussures. Je dois éliminer ce qui obstrue mes émotions.Il faudrait que je pleure. Cela fait si longtemps. Il le faudrait. J’étais au drugstore des Champs-Elysées hier matin et je n’ai pas réussi. J’aurais aimé pleurer devant le bar, ou devant les livres, ou devant le rayon frais, mais je ne pensais qu’à Daft Punk et à mon soda, et aussi je pensais à la mort, à l’horreur qu’on nous a fait vivre ici-même il y a quelques années, à Paris: les rafles, les trains à bestiaux qui ont contenu des Juifs. Ma canette était froide. J’ai aimé ce Pepsi, il m’a rendu le plus grand des services : il m’a désaltérée. »

Tout de même je ne vais pas recopier tout le livre; la couverture est puissamment illustrée par une œuvre rouge de Cy Twombly… et Frederika vient d’écrire un autre livre : « Survivre » sous-titré roman chez L’Arpenteur.

Une artiste fulgurante de 23 ans nous soulève, c’est beau comme du Nerval, il y a cette ponctuation, ce rythme, cette musique, oui, Daft Punk… Frederika Amalia Finkelstein est GENIALE.

MICHEL COSTAGUTTO

     

L’oubli / Broché, 6,60€  –  Survivre / Gallimard, 14€