Cela partait d’une bonne intention : profiter de l’Euro 2016 pour faire découvrir aux internautes quelques tableaux de maîtres en alliant sport et culture. On peut sincèrement imaginer que le Ministère de la Culture (MCC) n’a rien transmis comme autre message que celui-ci à son « community manager ». Cette stratégie de communication a même sans doute paru des plus séduisantes à tous lorsqu’elle a été évoquée en réunion, rue de Valois.

Ou pas.

En effet, quoi de plus inattendu que de découvrir La liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix en illustration d’un tweet du MCC pour soutenir l’équipe de France de football à la fin de la première mi-temps du match France-Irlande !

Mariane_MCCFaut-il y voir une métaphore ? Le foot aurait-il la vertu de sortir le peuple de l’aliénation ? A moins que ce ne soit la victoire…

Justement, à la fin de ce quart de finale où la France battit l’Eire 2 à 1, ce même ministère nous rappelait au bon souvenir de Louis Le Nain avec l’Allégorie de la Victoire –bien que ce tableau soit en fait l’œuvre de son frère Mathieu, soit dit en passant.

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La victoire, douce, dénudée et nourricière, triomphante de la Tromperie, l’Intrigue ou la Rébellion, comme le décryptent les historiens de l’art.

Comment, après cet élan romantique, la demi finale France-Allemagne a-t-elle été traitée ? C’est au Musée d’Orsay cette fois que l’on doit nos émois avec un tweet pas très fair play, pour ne pas dire choquant, faisant référence à notre futur adversaire par un dessin d’aigle déplumé d’Eugène Grasset ! Belle image de la confiance et de la motivation que le recours à l’humiliation… D’autant plus qu’un peu de chauvinisme ne fait pas de mal, comme l’exprime un second tweet vantant la combativité des coqs français (au plumage bien fourni) par le biais d’un plat ornemental de Lucien-Adolphe Desmant.

L’humeur étant redevenue bonne enfant après une nouvelle victoire des Bleus, l’approche de la finale face au Portugal a été prétexte pour montrer l’œuvre plus qu’à propos de Nicolas de Staël, Les footballeurs, ou encore la façade bleue du musée Bonnard au Cannet, illuminée ce mois-ci pour fêter ses 5 ans.

 

Finalement, à la longue, on pouvait presque se prêter au jeu. Si ce n’est que le Ministère de la Culture a jugé bon de retweeté un message de son confrère des Armées, quelque peu troublant.

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L’association du slogan « Ensemble, gagnons » et de l’image fait frémir. La photographie est d’ailleurs très bien composée. On pourrait l’analyser comme on le fait d’un tableau : le militaire en premier plan, symbole de l’armée, le fusil baissé donc non agressif, mais alerte par son regard scrutant alentour. Des supporters en second plan, aux couleur de la France, apparemment souriants et détendus. Enfin, le coq français en arrière plan, surplombant les badauds. Sans parler du vert des arbres confirmant la tenue camouflage du défenseur de nos libertés. Et si l’on veut pousser un peu plus l’analyse, on peut même dire que le drapeau français jeté sur l’épaule d’un des supporters est au centre de l’image. Tout est donc parfaitement agencé et digne d’une affiche de propagande.

C’est là où le bas blesse. Que l’Etat major souhaite faire de la propagande, soit, il tient son rôle. Mais quid de la Culture ? Car en y regardant de plus près, les images utilisées dans les premiers tweets font elles aussi œuvre de propagande. En utilisant « La Liberté guidant le peuple », le Ministère de la culture et de la communication, met en avant le symbole de la Nation – le drapeau – de la Liberté et de la démocratie – la femme, allégorique, portant le bonnet phrygien. Il soutient l’équipe de France en reprenant des signes à dimension politique forte. Le drapeau flottant et la composition selon une ligne diagonale se retrouvent dans de nombreuses images de propagande : la photographie de Rosenthal du drapeau américain planté par des soldats sur l’île d’Iwo Jima en 1945 en est un célèbre exemple.

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Joe Rosenthal. American Marines Raising American Flag on Mount Suribachi, 1945. World Wide / Associated Press

Avec l’œuvre de Le Nain, « L’allégorie de la Victoire », ce sont cette fois des symboles de suprématie qui sont convoqués : une figure « pure », vénérable, dominant un vaincu à terre. Pas très sportif. Une affiche de propagande du Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France, mouvement de résistance communiste de la Seconde guerre mondiale, reprend exactement ces codes pour mettre en avant son action à Nice en 1944.

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© docpix

Quant à l’aigle déplumé du Musée d’Orsay pour évoquer l’Allemagne, quoi de plus rabaissant que de moquer un symbole national ! Il n’est pas certain qu’en pareille circonstance la France eût appréciée d’être comparée à un coq nu…

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Marcel Falter, 1918. Affiche commandée par la Société générale pour inciter les Français à avoir recours à un dernier emprunt national (le 4e depuis le début du conflit) pour permettre à la France de remporter la guerre.

 

Carte postale, vers 1915

Carte postale, vers 1915

 

Ramenée à une manifestation sportive internationale, l’usage de tous ces codes de propagande renvoie malheureusement à des périodes sombres de l’Histoire : la coupe du monde de football de 1934 dans l’Italie de Mussolini, les Jeux Olympiques de Berlin en 1936 pendant le régime nazi ou encore la coupe du monde de football de 1978 en Argentine sous la dictature de Vileda. En chaque circonstance, le sport en général et ces manifestations en particulier ont été utilisés pour démontrer la puissance des pays hôtes, pour la donner à voir au monde. Patrick Kanner, notre Ministre de la ville, de la jeunesse et des sports a d’ailleurs tweeté le 10 juillet dernier, en toute innocence : « Nous devons être une grande puissance sportive, un pays capable d’organiser de grands évènements internationaux. »

Affiche de la Coupe du monde de football organisée par l'Italie en 1934

Affiche de la Coupe du monde de football organisée par l’Italie en 1934

 

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Certes le moral des Français est au plus bas, comme on dit, et les vertus de mobilisation des masses et d’engouement général d’une compétition sportive internationale, comme l’Euro ou la Coupe du monde, sont bien connues. Certes la France traverse une période difficile où menaces et attaques sont des réalités. Ces tweets tout en rhétorique et en symboles laissent cependant perplexe et songeur. En cette période d’Etat d’urgence prolongé qui banalise la présence de militaires armés en ville, on ne peut qu’être mal à l’aise avec les messages transmis et retransmis par des représentants de la Culture, instrumentalisant des objets de la Culture. De quoi faire se retourner Malraux dans sa tombe, qui avait bien compris que « toute grande idéologie politique est la dénonciation d’une contrainte fondamentale et l’organisation de la lutte contre elle ». Mais pour qui « La Culture, c’est […] l’ensemble de toutes les formes, fussent-elles les formes du rire, qui ont été plus fortes que la mort parce que la seule puissance égale aux puissances de la nuit, c’est la puissance inconnue et mystérieuse de l’immortalité ».

 

Références

La Liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix (1831)
Allégorie de la Victoire. Mathieu Le Nain (vers 1635)
Aigle debout de profil. Eugène Grasset (fin XIXe – début XXe)
Grand plat ornemental à décor de combat de coqs. Lucien-Adolphe Desmant (entre 1900 et 1905)
Les footballeurs. Nicolas de Staël (1952)
Musée Bonnard, Le Cannet (Côte d’Azur)
Discours d’André Malraux l’audition par la commission spéciale chargée d’examiner des propositions de lois relatives aux libertés et aux droits fondamentaux. Assemblée nationale, 12 mai 1976.
Discours d’André Malraux à l’occasion de l’inauguration de la Maison de la Culture de Bourges. Bourges, 18 avril 1964.
Bolz Daphné. Les arènes totalitaires : Hitler, Mussolini et les Jeux du stade. Paris : CNRS, 2007.
Dietschy Paul, Gastaut Yvan, Mourlane Stéphane. Histoire politique des coupes du monde de football. Paris : Vuibert, 2006

Pourquoi la culture ? Débat sur France Culture au Centre Georges Pompidou, le 15 juillet 2016.