24-18, c’est le score historique du RCT, le Rugby Club Toulonnais qui avec cette troisième victoire en coupe d’Europe entre ainsi dans la légende. C’est aussi l’histoire de la ville qui continue de s’écrire. L’histoire d’une ville malchanceuse, bombardée, abîmée, par la Seconde Guerre mondiale et qui peinait à se reconstruire. L’histoire d’une ville où la rade cachée du port est la seule chose que l’on connaisse d’elle. Une ville coincée entre la mer et la montagne, tout en longueur, comme son nom Toulon.

Toulon, autrefois c’était Chicago, les marins le pompon fièrement dressé qui se baladaient comme dans un film de Jacques Demy. Toulon, c’était la ville où les drapeaux rouges et noirs flottaient accrochés aux balcons jusqu’à ce que le bouclier de Brennus entre enfin dans la ville en 87. Puis plus rien. Le vide, la misère, la tristesse ont envahi la ville, tandis que les pompons disparaissaient. Les couleurs du stade Mayol ont commencé à s’estomper avec le temps. Le rouge et le noir se sont délavés, devenant un rose triste et un gris fatigué. Puis vint le temps du Front national qui nous fit saigner encore plus. Le muguet, symbole du club, ne portait plus chance. Le rouge et le noir continuait de disparaître tout comme le sport et la culture. Les cinémas fermaient, les bibliothèques et les salles de concert aussi. La ville n’avait plus rien de cinématographique, on ne voyait plus que la misère, la colère aussi et l’immigration chaotique, la vieille ville à l’abandon. Et dans ce fracas, il y eut cet homme Mourad Boudjellal, l’ami de Cabu et de Wolinski, l’éditeur de BD, le fils d’immigré, qui décida de sauver le rugby pour sauver Toulon. Symboliquement, on ne pouvait pas faire mieux. C’est la culture qui a remis la ville debout. C’est le fils d’algérien qui a relevé Toulon.

Cette ville, c’est aussi ma ville. On a beau partir, on a beau s’expatrier, rien n’est plus fort que ses racines. Je suis toulonnaise et fière de l’être, chaque petit jour, pas seulement les grands soirs. Samedi, j’en ai frissonné, j’aurai pu en pleurer même d’entendre les explosions de joies des Toulonnais, les cris aigus des enfants, les bouchons qui sautaient et les verres qui  trinquaient. C’est aussi cela la force du sport. Ce ne sont pas juste des grands costauds qui cognent un ballon. C’est aussi un public qui s’enlace, qui s’embrasse, qui tremble, qui rie et qui pleure. Boudjellal est avant tout l’homme qui a sauvé Toulon, en lui rendant l’émotion, la peur, la joie, la vie.

Désormais, Toulon, c’est « friday nights ligths », on y rêve de nouveau, les tables sont dressées tandis que la ville se redresse. Le théâtre de la Liberté s’est installé dans un cinéma oublié, le stade Mayol a été repeint, on s’engueule même à propos d’un nouveau stade. On y vit pleinement au rythme du Pilou Pilou, et je peux vous dire que samedi dernier les rues étaient pleines, on courait, on criait « Parce que Toulon », « Vive la rade » et « Merci Mourad ». Les fumigènes rouges embrasaient le ciel noir tandis que le muguet s’accrochaient au cœur des hommes et des femmes en tenue de supporter. Le destin s’amuse parfois avec les dates. Les joueurs ont remporté cette victoire un 2 mai. Chacun avait alors chez soi un brin de muguet qui fleurissait quelque part, sur une table ou une étagère. Il semblerait bien qu’à Toulon, les clochettes se soient remises à porter chance.

Photo : Frédéric Speich