Il était une fois Delphine Seyrig, l’actrice la plus gracieuse, énigmatique et sophistiquée de la Nouvelle Vague. Peu ou pas de faute de goût dans la filmographie de cette comédienne estampillée intellectuelle pour cause d’Année dernière à Marienbad, et qui pourtant ne rêvait que de grimper sur les barricades. Avec sa beauté bouleversante et son allure aristocratique, elle a fait fantasmer les plus grands, de Truffaut à Losey en passant par Duras, Resnais, Buñuel, et Demy, justement, qui lui offrit un de ses plus beaux rôles et, assurément, le plus populaire. Chéri par toutes les générations de spectateurs, cinéphiles ou non. Dans l’adaptation de Peau d’âne, réalisée par Demy en 1970, Delphine Seyrig transcendait ce personnage extravagant, drôle, subversif et étonnamment moderne qu’est la Fée des Lilas, qui se déplace en hélicoptère, est une coquette invétérée, manigance à qui mieux mieux (elle rêve d’épouser le roi et a donc toutes les raisons d’en dissuader la princesse) et ose dire sans se départir d’un sourire désarmant : «  Soyons franchement odieuse ! »

 

 

Et lorsque cette fée baroque lookée Jean Harlow prodigue des conseils avisés à sa filleule, c’est en chantant, avec la voix de Christiane Legrand (sœur de Michel, compositeur de la chanson et de toutes celles du film), avec les mots de Jacques Demy, mais avec la gestuelle au charme fou de Delphine Seyrig. L’inceste, au cœur du conte de Perrault, n’aura jamais eu de mise en garde aussi élégante, pertinente et merveilleuse qu’ici :

Conseils de la Fée des Lilas

La situation
Mérite attention

Mon enfant
On n’épouse jamais ses parents
Vous aimez votre père
Je comprends
Quelles que soient vos raisons
Quelles que soient pour lui vos sentiments
Mon enfant
On n’épouse pas plus sa maman
On dit que traditionnellement
Des questions de culture
Et de législature
Décidèrent en leur temps
Qu’on ne mariait pas
Les filles avec leur papa

Un prince, une bergère
Peuvent bien s’accorder quelquefois
Mais une fille et son père, c’est ma foi
Un échec assuré
Une progéniture altérée
Mon enfant
Il vous faut oublier à présent
Ces fantasmes démoralisants
Et vous rencontrerez un charmant va-nu-pieds
Ou un prince mendiant
Mais de grâce oubliez
Cet hymen insensé

Mon enfant
La vie vous offrira
Ses présents
Mais il vous faudra
Auparavant
Vous conformer au plan
Que j’ai conçu pour vous
Savamment
Mon enfant
Ne craignez pas les égarements
Je vais vous éclairer
Brillamment
Je vais vous protéger
J’ai pour vous un chemin
Par mes soins tout tracé
Mais de grâce écoutez
J’ai tout manigancé

Il existe une version, très décente, avec la voix musicale de Delphine Seyrig (« une voix de fumeuse », prétendait-elle), mais pour le film, les auteurs lui ont préféré celle de la chanteuse Christiane Legrand, et qui sied cependant parfaitement à cette belle ensorceleuse, disparue à l’âge de cinquante-huit ans, le 15 octobre 1990.

A noter aussi qu’une reprise pop de la chanson figure sur le premier album de Prudence, alias Joris Clerté, publié en 1998. Elle est judicieusement suivie d’une version instrumentale, qui permet à tout un chacun(e) de jouer à La Fée des Lilas dans son salon.