Très cher Nanni,

Il y a des frères impossibles, il y a des frères rêvés, un frère d’Italie, l’Italie moins l’impudeur, parce que ce n’est pas parce qu’on raconte le mentir-vrai de sa vie que l’on est impudique… je sors de MIA MADRE, les rues me semblent différentes, les arbres bougent autrement, les gens dans la rue me paraissent plus fins plus fragiles un coup de vent les emporterait et c’est sans doute ce que voyait et ressentait Giacometti dans ses frêles silhouettes, le vent emporte tout, tout, tout, tout sauf… tout sauf la mémoire ;

le cinéma de Nanni Moretti n’est qu’un long et aéré Mémorial contre l’oubli, je ne peux pas mourir celui qui meurt oublie disait Aragon… oui la Mémoire en scooter dans les rues désertées de Rome un dimanche d’été, un monceau de ferraille et de béton décoré de sacs en plastiques déchiquetés par la brise sur la plage d’Ostia où on a assassiné Pasolini et c’est une sculpture officielle… pauvre Pier Paolo… à noter que le plus grand film sur les Evangiles aura été fait par un communiste gay ô Pasolini comme tu nous manques nous sommes tes enfants égarés Nanni Pedro Jim Abel moi et des milliers d’autres…

Nanni tu as raison sur tout y compris sur tes doutes et ta sincérité quand tu dis que politiquement tu es dans une sorte de confusion comme je te comprends toi qui a fait le plus grand film politique et lyrique et drôle qui soit, on y joue au water-polo tout le film se passe dans une piscine et ça s’appelle la palombella rossa la petite colombe rouge… Il y a aussi le film d’Ettore Scola bien sûr dont pour moi tu es frère LA TERRASSE à voir et à revoir et qui annonce tout de la merde politique où on en est, tourné il y a 40 ans excusez du peu, je ne crois plus que dans les prophéties et les poèmes ;

Nanni toi qui fais dire à Michele Apicello le double de tes premiers fims « Michele tu es trop sensible » et tu te réponds « je me souviens » ;

Nanni toi qui fais danser les trotskystes dans APRILE, un ballet de pâtissiers et tu as raison l’art de la pâtisserie (ô Julie…) est sans doute supérieur et préférable aux baquets de sang versé des révolutions ratées et des illusions perdues ; j’ai vécu pensé aimé dans tes films Nanni, à travers et autour de tes images et de tes mots ;

Toute ton oeuvre filmée nous dit que l’on ne fait jamais le deuil de rien, de rien jamais parce que justement la barbarie c’est l’oubli on ne peut pas oublier les morts du Bataclan jamais c’est de ça que ça parle que ça chante tes films jusque dans la bande son où je me sens ton frère, Léonard Cohen, Olafur Arnalds, Benjamin Britten, Arvo part… oui on ne fait jamais le deuil de rien jamais on nous ment là-dessus, on ne fait jamais le deuil de rien parce que c’est notre vie et qu’elle nous appartient et que chaque instant en est sacré, sacré oui, le meilleur et le pire et que c’est parce que nous ne renions aucune seconde de la vie offerte que nous ne sommes pas des assassins ;

On ne fait le deuil de rien, d’un enfant perdu dans LA CHAMBRE DU FILS, d’une enfance volée comme un rêve de théâtre dans HABEMUS PAPAM, d’une mère qui meurt dans MIA MADRE, tout compte du temps qui verse comme un verre de vin sur une nappe blanche qui est aussi l’écran sensible de tes films ;

Le chaos d’un tournage les disputes les embrassades bien sûr qu’on est tous des connards bien sûr, mais simplement il y a les petits connards minables, et les grands connards lyriques comme on le dit des menteurs ;

Et comme on adore le grand John Turturro hurlant bourré par la fenêtre d’une voiture la nuit dans Rome : Rome je t’aime la Rome de Fellini d’Antonioni de Rossellini, hurlant comme un fou sa joie de loup débridé complètement barré, plus fin que Woody Allen dans le comique est John Turturro on reverrait bien MANHATTAN avec lui à la place de Woody ; et la réal comme on dit dans le jargon cinéma épuisée par son bouffon d’acteur qui répète sans cesse je n’en peux plus je n’en peux plus je n’en peux plus, et nous sommes nombreux à le penser que ce soit dans les ruines et le dévastement de l’Italie post-berlusconienne ou nous en France face aux puanteurs et aux remugles de l’extrême-droite qui chiant de la haine par la bouche appelle cela pensée…

Nanni il m’est apparu que tu t’es mis en parenthèse dans tes derniers films où tu joues des rôles secondaires mais je ne crois pas que ce soit de la distance mais plutôt de la générosité Cassavettessienne comme John dans UNE FEMME SOUS INFLUENCE,

Alors courez voir le dernier film de Nanni Moretti bordel ça nous parle de nous de notre coeur ouvert mais qui bat de passion dans ces temps mauvais, et puisque vous y êtes profitez en pour lire AUTOBIOGRAPHIE EN BLEU DE PRUSSE ou LA SOLITUDE DU SATYRE d’Enno Flaiano aux éditions du promeneur, c’est le frère en morale de Nanni, le scénariste des plus grands Fellini et c’est Rome.

Michel Costagutto

  • Mia Madre de Nanni Moretti, en salle depuis le 2 décembre 2015Mia-madre-affiche-Les-branchés

 

  • AUTOBIOGRAPHIE EN BLEU DE PRUSSE ou LA SOLITUDE DU SATYRE d’ Enno Flaiano aux éditions du promeneur –