Tout a été dit, tout a été écrit sur Mad Max: Fury Road. Rarement film d’action aura fait couler autant d’encre, aura été à ce point commenté… et un peu partout, on aura eu vite fait de lui coller un discours, un sous-texte. Ici féministe, là-bas écologiste, ailleurs politique… peu importe. L’important semble être d’expliquer, de post-rationaliser. Rationaliser comme pour se rassurer. Se dire que l’intensité du plaisir éprouvé devant le film s’explique par un discours et un discours intelligent – entendre par intelligent: que je peux raccrocher au monde qui m’entoure, que je peux replacer dans ma contemporanéité. Un plaisir que certains ne pourraient attribuer seul à ce qu’ils considèrent comme une esthétique steam-punk, un scénario étriqué, un héros mutique, quelques mannequins sorties tout droit de Victoria Secret et un guitariste doté d’un engin double-manche lance-flammes.

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On se rassure donc en parlant discours avant de parler image. En invoquant le sous-texte et en oubliant presque la mise en scène. Pire, en évoquant un scénario ticket de métro, là où la sécheresse de celui-ci, totalement en phase avec son propos et la forme choisie, frappe par sa perfection.
Comme si la norme imposée ces dernières années par les blockbusters dits intelligents (au hasard la série des Dark Knight de Christopher Nolan) et dans leur sillage un certain nombre de films de genre, avait réussi à contaminer jusqu’au spectateur / critique. Une norme où le sur-signifiant fait loi : dialogues explicatifs, éloquence grossière, twists improbables… résultat d’un paradoxe où les cinéastes, dans leur besoin de vouloir montrer à quel point ils seraient doués et consciencieux, surlignent et commentent constamment leurs propos, décryptant tous les éléments – conscients, inconscients, mythologique, métaphorique etc.- de leur œuvre. Un cinéma qui se regarde et se rationalise dans l’instant même où il s’offre au regard du spectateur, où le commentaire de l’œuvre se fait dans le temps de son action. Où il n’est plus question de questionner, mais de n’apporter que des réponses, ne laissant plus aucun espace au spectateur, plus aucun cheminement possible entre celui-ci et l’œuvre qu’il aborde.

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Alors oui, certains de ces discours peuvent toucher juste et ne sont pas que formulations fumeuses ou capillotractées. Et l’on peut être ravi que le film ait suscité tant d’analyses pointues, comme un juste retour des choses. Mais le véritable propos de Mad Max: Fury Road est ailleurs : il est avant toute chose visuelle, cinématographique. Négatif exact de ce qu’Hollywood nous propose depuis quelques années, rien ici d’explicatif, peu d’éloquence. Surtout Mad Max, n’incarne aucun discours, si ce n’est cette violence latente, nourrie par la vengeance envers un no-future imposé. Fonctionnant à l’effacement, il n’est que le symbole de sa mythologie dissidente qui fait naître alors chez le spectateur le besoin de présence. Il est aussi le seul non pas à comprendre mais à saisir littéralement la vacuité des choses. Comme une métaphysique de l’inéluctable : avancer, regarder droit devant sans trop savoir que faire, simplement s’autoriser quelques coups d’œil dans le rétro, se souvenir d’un temps déjà passé. Max Rockatansky, de son nom complet, nous rappelant alors le Kowalski du Vanishing Point (1972) de Richard C. Sarafian.

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Surtout, tout ce que le film a à dire il le dit dans l’image, à l’instar des rapports entre les personnages dont l’évolution se fait dans l’action et non à travers le dialogue (on se prend alors à imaginer revoir le film dans une version muette, il en conserverait toute sa puissance). Une forme d’oralité, un conte, dont la narration n’est que mouvement, où le corps humain est replacé au centre du cadre donnant toute sa viscéralité à cet admirable travail de mise en scène. Où l’on comprend sans même avoir l’impression de voir: où comment prendre enfin en compte le spectateur et faire appel à son instinct, à son intellect. Sublime et rare intelligence de cinéma, réflexion passionnante sur sa forme et ce qui le définit dans sa plus simple expression : un cadre et un enchaînement de plans.

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