Cher Amis,

Ici c’est la guerre. C’est de nouveau l’apocalypse, rouge et venimeuse. Dans les rues de Paris, les sirènes résonnent comme une oraison funèbre. On continue de les entendre même dans le silence comme si elles restaient là, en suspens, en écho, gravées dans nos tympans.

La musique, elle, semble s’arrêter. Prince vient d’annuler sa tournée européenne, il n’y aura pas de concert à l’opéra Garnier, pas de Purple Rain sous le plafond de Chagall. C’est ça la guerre, c’est ce sentiment d’être seul, comme séparé des autres par un mur invisible, de plomb et d’abandon. Il y a les artistes qui désertent et il y a ceux qui résistent. Il y a les Foo Fighters, il y a Motörhead et Marilyn Manson qui s’enfuient de notre navire en annulant leurs dates et il y a U2 devant le Bataclan, dignes et sobres, face aux murs encore empreints de sang, de tristesse et de détresse. C’est ça la guerre, c’est la résistance qui se met en place. Ce week-end dans les rues de la ville alors que les balles étaient tirées de droite à gauche, des riverains ouvraient leurs portes cochères et les portes de leurs appartements.

Évidemment nous les Parisiens, on aimerait être des héros, on aimerait vous dire que l’on n’a pas peur, que l’on ne craint rien mais ce serait vous mentir. Car nous craignions les mitraillettes, les kalachnikovs, les rafales, les ceintures à explosifs et les grenades comme n’importe qui. Dimanche tandis que nous tentions de ressortir, il y eut des mouvements de foules. Apparemment une ampoule et des pétards avaient explosé dans un bar. Les rues se soulevèrent, les gens crièrent tandis que les hommes du RAID, du GIGN, de la BRI ou de je ne sais quel autre acronyme débarquaient. Les hommes noirs avec leurs boucliers et leurs fusils face aux Parisiens multicolores qui tournoyaient comme des confettis perdus, tandis que les policiers en civil, les revolvers pointés vers la nuit couraient dans les rues. On aimerait vous dire que l’on n’a même pas eu peur, que ça nous a faits bien fait marrer ces dizaines de Jack Bauer version frenchies, mais ce serait vous mentir. Nous n’avons pas ri, nous n’avons pas pensé à des personnages de séries, nous étions terrorisés de la rue des Rosiers à la place de la République jusqu’au bassin de la Villette. C’est aussi ça la guerre. Aujourd’hui, nous ne nous demandons pas comment nous allons réapprendre à vivre car nous n’avons pas le choix. Nous devons vivre comme ça, c’est tout. Alors lundi matin, pas fiers, je peux vous le dire, nous avons déposé nos petits dans les écoles, dans les crèches tandis que les sirènes hurlaient toujours comme des pleurs et que nous découvrions que les bâtiments publics s’étaient étoffés le temps d’un week-end de policiers armés et recouverts de gilets pare-balles. Nous sommes partis travailler, nous avons pris les transports en commun bravement, alors que chaque fermeture de porte nous évoquait un suicide collectif, nous avons été au supermarché même, la mâchoire crispée, les yeux rivés vers les portes d’entrée. Pas fiers non plus. Nous avons recommencé à vivre non pas parce que nous sommes des héros mais parce que nous n’avons pas d’autre choix. Nous devons vivre comme ça.

Aujourd’hui nous hésitons à aller au cinéma, au musée, à retourner au théâtre, nous hésitons car nous ne sommes pas vraiment téméraires. Nous nous demandons tous où commence notre responsabilité de Parisiens, où pouvons nous aller ou pas ? Il n’y a donc pas une liste qui nous dirait où ne pas sortir, une black list qui éviterait à nos proches de devoir nous chercher sur une liste bien plus noire, funeste et définitive. Mais non il n’y a rien, il n’y a pas de liste, pas de conseil, pas de mise en garde, il n’y a plus de bon sens, il n’y a que la bonne étoile qui prévaut.

Dans quelques semaines, nous finirons fatalement comme après Charlie par lâcher un peu de lest, par avoir moins mal au ventre, nous retournerons dans les vernissages et même faire une course dans les Halles un matin parce qu’on avait oublié qu’on n’y allait plus, on retournera à l’Olympia, au Trianon aussi, on retournera danser, on ira aux Bains parce que l’on n’y avait pas encore été, on se baladera de nouveau sur les quais, on se tiendra toujours par les mains, on rira, on s’embrassera, on dînera en terrasse et un soir, on s’étonnera d’une voiture noire immatriculée belge mal garée, et là…

BANG, ça recommencera.

C’est cela vivre à Paris pendant la guerre.