Alors que la Cop24 débute dans quelques jours, nous avons eu envie de réfléchir aux différents regards que portent les artistes sur la planète. Pour commencer, nous avons interrogé l’artiste Xavier Lafitte qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions. 

1 / Que t’inspire le mot planète ? 

Je crois que la réflexion de l’astronaute Thomas Pesquet résume bien les raisons de mon engagement quand il dit, je cite: « La Terre, au final, ce n’est rien d’autre qu’un gros vaisseau spatial, un équipage qui ne s’est pas choisi, des ressources limitées… il faut en prendre soin ».

2/ Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la préservation de la planète?

Complètement, un rôle fondamental même. Il faudrait faire alliance avec les scientifiques et des ingénieurs intègres qui ont compris aussi les enjeux auxquels nous faisons face depuis des décennies maintenant.
Pour ma part, j’ai pris conscience de la gravité de ce qui se passe dans les années 90 quand je passais beaucoup de temps chez des agriculteurs belges qui défendaient alors une agriculture « durable et responsable ». Et en 1998, leur propos étaient ceux du GIEC d’aujourd’hui ou d’un Nicolas Hulot au lendemain de jeter l’éponge. Ils étaient tous seuls avec leur discours « écolo » au milieu d’un monde qui courait déjà à sa perte par manque juste de connaissance et de bienveillance à l’égard des autres. Là, un artiste à un champs des possibles formidable pour créer, non?
Du coup, je vais finir par croire que, devant l’inefficacité récurrente et le manque de courage des décideurs en place, seuls les artistes sauront donner l’énergie nécessaire à chacun d’entre nous pour changer notre manière de voir le monde et d’aborder l’avenir en paix et non dans la violence et la peur que les politiques aiment emmener l’opinion publique. Et je crois que l’art devrait toujours se tourner vers ce qui est beau et ce qui crée de l’amour parmi les hommes. S’il faut inévitablement changer de  paradigme pour que le quotidien reste vivable demain, voire acceptable dans les décennies à venir… alors oui, c’est aux artistes de montrer le modèle de vie auquel un enfant aspire, innocemment, à connaître tout au long de sa vie…

Tout ça est peut-être utopique? Qui sait?

3/ En tant qu’artiste peux-tu proposer une réponse aux défis climatiques ? 

Il faut guérir de la dyslexie mentale qui s’est emparée de l’esprit humain depuis les premières révolutions industrielles. On connait les problèmes, nos besoins vitaux, les conséquences sur le long terme de nos agissements et pourtant, l’homme « peu éclairé » continue de croire qu’il est tout puissant. C’est bête parce que ça ne marchera pas sur le long terme. L’artiste peut ici agir. Il peut  tenter de ramener les esprits à des valeurs fondamentales qui sont par exemple la transmission de la vie et du savoir, aux nouvelles générations… avec humilité.

C’est pourquoi je crois en une union, une collaboration, en des liens à tisser entre les artistes et les scientifiques qui, eux, connaissent les solutions et cherchent des moyens d’y arriver… Grâce aux artistes, il faudrait ainsi rendre le savoir, et l’intelligence humaine, beaux et accessibles à tous. L’expression artistique est le premier moyen de communication chez l’enfant après les babillages, alors c’est aux artistes de remplir cette responsabilité et enlever ce voile qui obscurcit nos vies : je crois que les défis climatiques sont clairement établis depuis longtemps, non? Je me pose toujours une question : l’opinion publique a-t-elle vraiment envie de changer ? Individuellement sûrement mais pas collectivement, c’est ça qui tue nos sociétés. C’est idiot mais j’ai l’impression qu’individuellement l’homme est intelligent et ouvert et fraternel, mais collectivement, il deviendrait peut-être même carrément égoïste, grégaire et sans imagination… il y perdrait toute sa poésie, son humanité.

Le problème c’est l’opinion publique qui peut tout, tout faire et tout décider… mais veut-elle aujourd’hui décider? L’artiste a-t-il réellement encore un impact sur l’opinion publique ; C’est une grande question à mon sens qui n’est pas vraiment discutée de nos jours. J’ai souvent l’impression que l’on se trompe de combat… ou plutôt que l’on entraine l’opinion publique sur des terrains qui la détourne des vrais enjeux (climatiques et sociaux par exemple, dont la relation directe finit par sauter aux yeux). On s’éloignerait de son intérêt personnel ? C’est idiot encore une fois.

C’est pour ça que je dessine mon « Calendrier du monde sauvage ». Etant aussi comédien, j’ai choisi de vivre dans une métropole mais j’ai très vite senti un besoin énorme de me reconnecter au monde sauvage. Alors j’ai fini par dessiner, pendants des heures, des migrations animales qui traversent les continents et les sociétés humaines les plus diverses, parfois en grand danger d’extinction…  je veux parler des migrations, pas des sociétés…..

Enfin, quand je présente ce travail aux enfants, je garde espoir pour mes vieux jours. La dyslexie dont je parle ne touche que les adultes, à nous de bien surveiller nos enfants alors.

4/ Pourquoi as-tu placé les animaux et la terre au coeur de ton travail ? 

Quoi d’autre? Parce que écouter le chant d’un rouge-gorge quand je dessine une migration de baleines à bosse après un bon repas fait d’aliments correctement produits… tout cela représente à mes yeux la vie. Et j’ai compris combien tout cela est d’une terrible fragilité alors que la bonne santé du vivant dans son ensemble (terre, végétaux, animaux) reste l’unique condition à la survie de notre espèce.

J’ai 44 ans, j’ai adoré dessiné des femmes nues à mes vingt ans mais aujourd’hui, je ne vois pas d’autres sujets que d’éveiller les consciences au « tsunami écologique » qui risque de nous balayer si on ne change pas de paradigme. Je pense à mes enfants d’abord.
Je ne veux pas pour eux qu’ils deviennent comme ces baigneurs qui regardaient au loin les vagues du tsunami arriver : ils étaient déjà mort mais ne le savaient pas.
Notre société humaine est, elle, emplie d’un tel amour, d’un potentiel d’entraide et d’intelligence qu’elle saura sans nul doute avec l’aide, des artistes, des scientifiques, mettre l’opinion publique à l’ouvrage pour bâtir quelque chose de nouveau. C’est ce que je crois profondément.

5 / Y a t’il d’autres artistes qui s’intéressent à la planète dont tu aimes le travail ? 

Yann Athus-Bertrand a bouleversé les conscience avec son travail photographique, comme Sebastiao Salgado. Je travaille toujours à partir de  photos qui ne sont prises par moi et je suis donc très sensibles à de tels travaux qui ont si bien su, au fil des années, faire le lien d’interdépendance entre la nature et les sociétés humaines.
Je pense aussi à des figures comme Jean-Marie Pelt, St Exupéry ou Romain Gary qui ont su parler de la nature et des hommes, de notre rapport à la nature et de notre responsabilité vis-à-vis d’elle. Et puis Philippe Jaccottet et tant d’autres poètes. Mais je n’oublierai pas les notes chantantes de la flûte dans « La Flûte Enchantée » de Mozart et les films de réalisateurs comme Terence Malik, Jacques Perrin ou Roland Emmerich qui, chacun à leur manière et avec leurs moyens, contribuent à soulever des réflexions de fond sur notre rapport au monde.

6/ Trouves-tu les artistes trop climato sceptiques ou au contraire suffisamment engagés ?

Je ne sais pas. Il y a de tout partout. Des spécialistes, des passionnés, des opportunistes, des chanceux, des oubliés…
Ce qui compte pour moi c’est de me lever le matin et de tout faire pour que l’oeuvre que je vais continuer de créer puisse rayonner avec bienveillance autour d’elle et fasse du bien au gens qui la verront. C’est peut-être seulement ça le rôle de l’artiste. Une fois créée, l’oeuvre n’appartient peut-être plus vraiment à son auteur. En tout cas, il faut produire, créer toujours et encore,  et de belles choses.

 Xavier Lafitte // Calendrier du Monde Sauvage

Exposition du 29 nov au 6 décembre 2018 à la Galerie Cyal, 32, rue de l’arbalète. 75005 Paris.