A l’entendre, son atelier ressemblerait plutôt à celui d’un peintre en bâtiment ou d’un menuisier, rempli d’outils divers mais sans pinceau ni palette.

Pourtant, c’est bien avec des tableaux que Raphaël Denis nous a éblouis tout le mois de novembre dernier avec son exposition La loi normale des erreurs et développements à la Galerie Sator, à Paris. Mais des tableaux noirs, retournés, face cachée, représentation symbolique de centaines de tableaux spoliés par le régime nazi pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Fidèles par leurs dimensions, ils sont les avatars contemporains de ces œuvres retrouvées et rendues pour certaines, disparues pour d’autres, voire encore détruites lors de l’autodafé de juillet 1943 au musée du Jeu de Paume. Pour désigner ces dernières, un mot écrit à la mine de plomb, VERNICHTET, qui scande la surface lisse et mat du tableau comme le glas brise le silence. Quant aux autres œuvres, il faut regarder le recto pour les découvrir un peu plus par leur fiche d’identité car elles n’ont pour seul signe distinctif au verso qu’un numéro d’inventaire muet.

Comment expliquer l’émotion qui nous submerge face à ces rectangles noirs, ces cadres calcinés et ces codes indéchiffrables, si ce n’est par la puissance évocatrice de ces tableaux ? Individuellement ou mis en scène dans une installation, ils sont une narration incarnée, une fiction qui a dépassé le réel pour continuer à exister par delà sa propre réalité.

Le collectionneur vous le dira : il n’a pas choisi son tableau noir par hasard. Il vous racontera quelle histoire s’y cache, quel mythe il trouve lorsqu’il le retourne, de quel rêve il devient le passeur…

Et l’artiste, que nous raconte-t-il ?

 

 

 

Interview électrique

1. Qu’est-ce qui t’électrise ?

Récemment, une vidéo des artistes AES+F, pour lesquels il y a encore quelques années je ressentais un profond dégoût du point de vue esthétique… Depuis, à la galerie bruxelloise Aéroplastics, j’ai eu l’occasion de passer suffisamment de temps devant l’une d’elles : « Allegoria sacra » réalisée en 2011. À dire vrai, c’est l’une des plus belles narrations à laquelle j’ai eu affaire !!! Une mise en forme parfaite au service de la bonté humaine et de la fraternité !!!
Pour aller dans le même sens, mais en mettant les arts de coté, j’aime relire l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1948 ; celui qui commence par « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits… » et qui surtout se termine par « et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Parfois et à regret, on se trouve bien loin de cette fraternité, ferment fondamental d’une société épanouie.

Voilà, en conclusion, ce qui m’électrise : la fraternité. Parce que le contraire m’électrocute !!!

2. As-tu déjà disjoncté ?

Oui, à de nombreuses reprises ! Fréquemment. Je ne suis pas un long fleuve tranquille, je suis un peu comme un plan d’eau calme avant que ça ne devienne une cascade.

3. Où recharges-tu tes batteries ?

Là où il y a de l’énergie pure. Cela peut être en compagnie bien sûr de ma compagne, d’amis, lors d’échanges en fait. Bien sûr devant des œuvres.

4. Qu’est-ce qui te ré(w)olte ?

Ce qui m’électrocute : la fraternité écornée, les ambitions qui la mettent à mal… La mise à mal du beau. À question large réponse très large !

5. Plutôt électron libre ou prise de terre ?

J’ai deux choix, n’est-ce pas ? Courant alternatif ! Le courant alternatif, c’est le courant domestique. Ça me convient. Je ne suis pas industriel. Je suis en 220 Volt. (rires)

6. Vas-tu dans le sens du courant ?

Je parlais avec quelqu’un récemment et je lui disais que ça ne sert à rien d’aller à l’encontre de l’énergie d’une ville. Ça ne sert à rien d’être stressé en Belgique comme ça ne sert à rien d’être « peace » à Paris. C’est une manière un peu grossière d’envisager la chose, mais je pense qu’il faut faire corps avec l’énergie qui nous entoure. Ça ne sert à rien d’être lent dans le tunnel de Châtelet-les-Halles où tout le monde avance comme des brutes. Ce n’est pas envisageable. On peut à la rigueur aller plus vite pour se faufiler mais je crois qu’on n’a pas vraiment le choix de faire corps avec la dynamique des flux.
J’aime le contre-courant, j’aime le contre-mouvement, bien entendu. J’aime les temps d’arrêt, l’observation, les pauses. D’ailleurs c’est assez marrant de voir des militaires dans le métro. J’habitais vers la Défense il y a encore quelques années et il y avait toujours des militaires tout de vert vêtus. Ils avancent très lentement. Je ne regarde pas leurs armes ni ce qu’ils représentent. Ils vont par trois et marchent très lentement dans le métro de la Défense où tout le monde est agité. C’est très beau de considérer ça comme une scénographie ; ils sont lents, ils doivent avoir une cadence de pas à 40 pas la minute alors que les autres sont sur du 120 pas la minute. C’est très relaxant de les regarder, eux, même s’ils représentent une forme de répression ou de prévention. Eux sont à contre-mouvement justement de l’énergie environnante. Heureusement ! Heureusement qu’ils ne sont pas rapides.

7. Te fais-tu brancher ?

Oui, régulièrement ! C’est vraiment indécent. Ça peut être drôle, mais bon.

8. Te sens-tu sous tension ?

Oui, quasi-perpétuellement. Le contraire est rare. Le stress étant une vraie énergie, un moteur ; ce n’est pas une exigence, mais c’est ainsi. Je suis de nature assez stressée.

Mais tu vis à Bruxelles…

Oui, je vis entre Bruxelles et Paris. Mais à Bruxelles, je ne suis pas très mondain ni ne sors tellement. Là-bas, j’ai la culture du travail en atelier, c’est assez relaxant même si les journées sont longues…
De nature assez stressée, certes, mais calme quand je dois prendre des décisions et justement, je sais les prendre !!!

9. T’es-tu déjà électrocuté ?

Oui, à de nombreuses reprises. Mais vraiment, littéralement ! Ça remet les idées en place d’un coup d’un seul.
Sinon de manière plus imagée, évidemment, par des gens, des choses, des visions… pas par un taser !

10. Avec qui es-tu connecté ?

Pfffff. Elles sont bizarres vos questions ! Ce que je veux dire, c’est que dans la «vraie vie » personne ne m’a jamais posé de questions comme ça. On a envie de rire et d’être sérieux à la fois ! Avec mon répertoire, avec mes potes sur Facebook, hahaha. Non ! J’ai envie de m’échapper quand tu dis ça. Avec tout le monde, avec personne ! Avec ma femme, ma mère, ma famille, avec toi, avec Vincent !
Avec qui je suis connecté ? Avec de bons interlocuteurs. Sinon, je ne donne pas de ma personne, s’il n’y a pas une oreille quelque part. Je suis connecté avec de bonnes oreilles. Un interlocuteur, c’est quelqu’un avec qui on parle, avec qui on échange. C’est un peu terne comme mot et du coup ma femme devient interlocutrice alors qu’elle est bien plus. Je l’aime ! C’est un peu administratif comme mot, interlocuteur, mais ça désigne des personnes de qualité.

Paris, le 4 novembre 2015


Né en 1979, Raphaël Denis vit et travaille entre Paris et Bruxelles. Diplômé de l’Ecole nationale supérieure des Arts décoratifs, il expose régulièrement son travail depuis 2005 en France et à l’étranger : Musée du LaM Villeneuve d’Asq, Artothèque de Caen, BK – Centre Georges Pompidou, Musée du Louvre, Maison Victor Hugo, Musée-Château d’Annecy, Rockbund Art Museum (Shanghai), Art Paris Art Fair, YIA Art Fair, Drawing Now… Ses œuvres font partie de collections publiques et privées telles que le Frac Alsace, l’Artothèque de Saint-Cloud, l’Artothèque d’Hennebont, la collection Michel & Colette Poitevin ou la collection LGR.

Site web de Raphaël Denis
Galerie Sator

La loi normale des erreurs – Projet Picasso. Installation présentée au musée Picasso, jusqu’en février 2016.

Photographies courtesy de l’artiste et Galerie Sator © Grégory Copitet