Natalie Seroussi est une galeriste, femme, engagée et généreuse.

Quand on lui parle de sa place en tant que femme, galeriste, elle répond non sans humour que les bonnes galeries à Paris sont tenues par des femmes : Chantal Crousel, Florence Bonnefous (Air de Paris) pour ne citer qu’elles… Des femmes qui prennent des risques, peut-être plus que les hommes : par les artistes exposés, la manière d’accrocher, la matière même de l’art. Pour Natalie Seroussi, la femme, par sa capacité à enfanter, porte la création en elle d’une certaine manière, ce qui peut-être un atout. Plus trivialement, à ceux qui parlent de séduction, elle répond que l’art est une affaire de séduction de toute façon. Hommes et femmes confondus ! Or, nombreux sont les tableaux qu’elle n’a pas vendus parce qu’elle était une femme et que l’acheteur voulait « parler à son mari » !… Force est de constater que le milieu de l’art (et la société en général) est encore très machiste. Les collectionneurs sont majoritairement des hommes, de même que les galeristes ; en France du moins.

Mais cela n’empêche pas Natalie Seroussi de faire son métier avec passion et générosité, toujours dans la découverte de l’autre, des autres. Ni de mettre en avant, entre autres, des femmes artistes engagées comme Kiki Kogelnik (1935 – 1977) qu’elle expose aujourd’hui, en association avec la Fondation Kiki Kogelnik et la Galerie Simone Subal.

 

Exposition Kiki Kogelnik Dea Ex Machina, du 14 octobre au 18 décembre 2017, Galerie Natalie Seroussi

 

La parole à Natalie Seroussi pour nous donner sa vision de l’art, de 1 à 10 !

 

Interview

 

UNE œuvre qui t’électrise

C’est une œuvre que j’ai chez moi, d’une artiste tchèque qui s’appelle Čermínová Toyen. C’est un tableau réalisé en 1940 qui représente une maison de sept étages dans lesquels se déroulent une histoire à chaque fois. Sur le côté, on voit une femme qui monte un escalier. Des homes sont en haut et il n’y a pas de sortie. C’est un univers très kafkaien.
C’est une œuvre incroyable, qui me fascine. Je viens aussi d’Europe de l’Est et je pense que cette œuvre raconte une histoire qui résonne avec celle de ma famille. C’est pour cela qu’elle m’éléctrise, si tu veux, car elle connecte plein de choses.

 

DEUX mesures pour l’art si tu étais Ministre de la culture

J’aiderais des fondations comme la Maison rouge – Fondation Antoine de Galbert. Aider le privé qui fait plein de choses et donner plus d’espace et de moyen. Il a été très courageux de faire tout cela, même si c’est sa passion qui l’a guidé et il faut aider les personnes comme lui.
Je pense qu’il faudrait aussi être un peu plus sur le terrain, s’occuper de ce qui se passe. Aider les centres d’art, c’est primordial ! La culture se fait avec notre voisin, le marchand du coin, les gens qui passent.
Aussi, on défend beaucoup en France les artistes étrangers, mais les artistes français ne sont peut-être pas assez mis en valeur. Il faudrait les aider davantage à aller à l’étranger, à s’exporter, au-delà des programmes de résidences formidables qui existent déjà.

 

TROIS phrases pour définir passé, présent, futur

Trois mots : pas de regret pour le passé, être alerte au présent. Quant au futur… En fait, quand on est dans le présent, la seconde d’après c’est le futur !

 

QUATRE vérités que tu aimerais dire

En général je me fais beaucoup d’ennemis parce que je dis ce que je pense ! Alors quatre vérités…
Si, sur le plan politique, j’aimerais dire aux hommes qui nous gouvernent qu’ils aient la même intégrité et la même éthique que celles qu’ils nous demandent d’avoir en tant que citoyen. Ce serait formidable.
D’une manière générale, dire ce qu’on pense, c’est essentiel. Même quand on est pas d’accord. D’ailleurs c’est comme cela que les choses ne peuvent aller que mieux. Je suis tout à fait pour les confrontations positives.
Quand on dit ses quatre vérités à quelqu’un c’est pour l’agresser. Moi j’aimerais plutôt dire ses quatre vérités à quelqu’un pour le porter. Non pas une fois qu’on est fâché, pour terminer la relation. D’ailleurs un grand sage m’a dit une fois : « toute brouille est une défaite ».

 

CINQ personnes, lieux, villes avec lesquelles tu es connectée

São Paulo, tout d’abord, parce que Benjamin, un de mes fils, vit là-bas et y fait un travail extraordinaire. Un journal, Bravo, a nommé récemment trois lauréats pour le meilleur centre culturel du Brésil. Il y avait le MAR à Rio, du collectionneur Marinho, un lieu dédié à la photographie et la casa do Povo, de Benjamin.
New York bien sûr.
Une autre ville à laquelle je suis liée c’est Tel Aviv. C’est une ville de fous dans un pays de fous où la contradiction est la plus flagrante possible. Et j’espère vraiment que le pays va se détacher de l’extrême droite car ce n’est pas un avenir pour Israël et ce n’est pas Israël !
Je suis très attachée à Paris. C’est une ville formidable. Et la France… Qu’il est doux de vivre en France quand même, malgré tous les problèmes. Si on donnait un peu plus de possibilités et d’espoir à des tas de gens, je pense que ça pourrait changer. Que les gens invisibles deviennent visibles en les aidant. On est jamais seul quand on fait quelque chose. On est au moins deux.
Le cinquième lieu, ce pourrait être Meudon, je ne sais pas. D’ailleurs, pendant les élections on disait : « Si Marine Le Pen arrive au pouvoir, je m’en vais ». J’irai où moi ? Je ne suis pas sûre d’avoir envie d’aller vivre à New York, à São Paulo, à Tel Aviv… Je crois que je resterais pour résister. Il faut être là dans ces circonstances, il faut de la résistance.
En fait j’essaie d’être connectée avec le monde parce que tout m’intéresse !

 

Tu es plutôt SIX heures de sommeil ou douze heures ?

Six heures. Vraiment six heures. J’essaie de dormir huit heures, mais je n’y arrive pas. Depuis toujours. Du coup je bouquine et je perds mon temps aussi ; ce n’est pas mal !

 

Tu as SEPT jours pour refaire le monde, par quoi commences-tu ?

Je commencerais par m’intéresser vraiment à l’écologie. On a envie de garder notre planète et quand je vois des films comme Soylent Green (Soleil vert de Richard Fleischer, 1973) où tout est noir et gris. Avoir cette lumière et cet oxygène, si on veut garder la planète, c’est vraiment indispensable.
Ensuite, je pense qu’il faudrait une meilleure répartition des richesses. Il ne s’agit pas d’enlever l’argent à ceux qui l’ont gagné, mais de pousser les gens à aider les autres. Quand on voit tout ce qui se passe dans le monde, c’est terrible ! Une fois de plus, quand on nait en France on est quand même du bon côté d’une forme de barrière. Aider l’autre c’est s’aider soi-même. C’est indispensable !
Enfin, je donnerai l’éducation à tout le monde ; la culture. L’éducation c’est la lumière et ça empêche des radicalisations, ça empêche les gens de se perdre. Une meilleure éducation pour tout le monde, l’alphabétisaion, la connaissance de l’histoire, de ce qui se passe.

 

Qu’elle est pour toi la HUITième merveille du monde ?

Ce qui m’est venu dans la tête c’est, est-ce qu’on pourrait faire un monde meilleur ? Ce serait la huitième merveille du monde. C’est peut-être un peu angélique… Ce ne serait pas un objet, ce serait qu’on arrive à s’entendre, à se parler, à sortir des conflits. Est-ce que l’homme est né dans ces conflits ? Quand on lit la bible, c’est dès le départ en effet, c’est fratricide. Caïn et Abel. Est-ce inhérent à la race humaine ? Je ne sais pas. En hébreu il y a le yetser ara et le yetser atov, les pulsions mauvaises et les pulsions bonnes. Si le penchant de l’homme pour le conflit est inhérent, ce serait de nous envoyer du côté des pulsions positives, atov. En tout cas chacun peut faire se travail pour essayer de faire en sorte qu’on n’ait plus de guère. Ce qui se passe en Syrie est effrayant. Et nous sommes incapables d’accueillir des gens ! Ce n’est pas une histoire de cœur – tout le monde a du cœur –, de gauche ou de droite. C’est une question d’éducation, de culture et d’altérité. Je pense que ce serait ça la huitième merveille du monde, quelque chose de pas palpable mais qui est en chacun de nous.

 

Quoi de NEUF ?

Je voudrais changer ma manière de travailler ! J’aimerais que la galerie devienne un peu autre chose et c’est pour ça que Meudon prend une part importante je pense. L’arrivée de Julien [mon autre fils] aussi. J’aimerais bien faire des expositions comme « La femme visible » que j’ai fait pour la FIAC 2016. C’était une très belle exposition qui a eu beaucoup de succès. Mais la presse n’en a quasiment pas parlé. Et puis je suis fatiguée des foires. Les gens n’ont pas assez de temps pour regarder les choses. En moyenne c’est 5 minutes par stand. On ne peut pas voir tout ce que je montre en 5 minutes ! J’aimerais faire plus de choses en liant art moderne et art contemporain. Créer des tables rondes, faire de la musique. Je vais exposer Tom Johnson et je suis en train de le pousser à faire des instruments pour que les gens puissent les activer et jouer avec.
Je voudrais vraiment faire constamment quelque chose de nouveau, dans la manière de faire les choses, de les présenter. C’est comme votre journal, c’est de l’énergie !

 

L’art en DIX mots

Je n’en ai que sept !… (rires)
Qu’on le possède ou qu’on ne le possède pas, je pense que c’est indispensable d’être connecté à l’art. On ouvre sur d’autres mondes. Je ne suis pas une artiste et je suis toujours fascinée par ce qu’il y a dans la tête des artistes et ce qu’ils peuvent produire. C’est pour ça que j’ai une galerie, pour essayer de faire passer ce genre de choses. Une œuvre d’art, c’est toujours un petit caillou dans la chaussure. J’aime bien ça. C’est vrai que c’est dérangeant. Il y a quelque chose de dérangeant. On peut aimer d’emblé, mais on est souvent interpelé. C’est ce que j’appelle déranger ; dérangeant en bien. Voilà, l’art c’est comme un petit caillou.

 

Jeune fille, Natalie Seroussi songe d’abord à étudier la psychanalyse. Mais comme elle le dit elle-même, « entre la psychanalyse et l’art, il n’y a qu’un pas ». Elle quitte Strasbourg pour Paris, pour être avec l’homme avec qui elle partage sa vie encore aujourd’hui et c’est donc à l’Ecole du Louvre qu’elle décide d’étudier. Elle ouvre sa galerie diplôme en poche en 1977, baignée par l’art du début du XXe siècle, qui avait scandé ses études. Composant avec ses moyens, elle expose des œuvres des suprématistes russes – peu montrées à cette époque –, des constructivistes, des photos vintage des années 1920, entre autres, et affirme un intérêt pour l’abstraction géométrique. Quelques années plus tard, elle quitte la rue Quincampoix et s’installe rue de Seine, dans un espace qui est toujours sa galerie aujourd’hui. Son exposition inaugurale est une exposition d’art contemporain montrant six toiles imposantes de Sandro Chia, figure de la trans-avant-garde italienne. Toutes les œuvres sont achetées à la grande surprise de la galeriste. Par contraste, lors de sa deuxième exposition consacrée au travail de Giacomo Balla, peintre futuriste majeur du début du XXe siècle, seul un dessin est vendu. Ce décalage d’intérêt du public comme des collectionneurs entre œuvres contemporaines et œuvres historiques, Natalie Seroussi le constate sans cesse depuis plus de trente ans. Une étrangeté du marché qu’elle a du mal à s’expliquer, alors même que nombre d’artistes modernes dont elle expose les œuvres sont des références incontournables pour les artistes contemporains. Parmi les premiers, on peut citer notamment, Jean Arp, Lygia Clark, Gordon Matta-Clark, Man Ray, Kurt Schwitters… Désireuse de faire évoluer sa pratique – et profession – elle développe depuis quelques année un projet qui lui tient à cœur dans le jardin de sa résidence de Meudon. Chaque automne, depuis huit ans, elle invite un artiste à faire une installation in situ au milieu des sculptures habitacles d’André Bloc et à proximité de la maison construite par cet architecte-ingénieur-génie où elle habite. Cette année, on peut découvrir, un dimanche par mois, jusqu’au 17 mars, les sculptures fantasmatiques de Bruno Giroconli (1936 – 2010). La prochaine étape de son projet est la construction d’une maison, en haut du terrain, sur les traces/vestiges de l’ancien atelier d’André Bloc. Mais Natalie Seroussi envisage pour cela une réflexion collective avec, entre autres, artistes, architectes, commissaires d’expositions, pour définir ce qu’elle souhaite être une « résidence de conversations » ; un lieu de vie qui serait aussi une façon de rendre homage à André Bloc. Car c’est finalement ce qui lui tient à cœur : partager, s’ouvrir vers les autres, faire circuler les idées, sortir du petit monde fermé de l’art. En toute humilité. C’est d’ailleurs la principale caractéristique qu’elle préconise pour cette construction à venir, cette maison forestière, comme elle aime l’appeler. Plutôt qu’une architecture bavarde, qui se donne à voir, Natalie Seroussi imagine d’une ambiance, d’un cocon, d’un lieu d’intériorité, à l’abri du bruit, de la vue, du regard qui laisse toute la place à la création, la réflexion, mais aussi l’ennui, la rêverie.

 

Sculptures de Bruno Gironcoli (1936-2010), à découvrir à la Villa André Bloc, Meudon, jusqu’au 17 mars 2018.