J’aime bien Nicolas Godin. Mais quel rapport avec Contrepoint ? Au cours des cinq années passées, il est, de loin, le musicien avec qui j’ai le plus dîné à Paris, même quand je n’avais pas très faim. Nicolas m’a fait découvrir un Japonais, tout près de chez lui, où je n’aurais jamais mis les pieds sans AIR. On y mange du bout des baguettes, on y parle de pop, on y boit du saké. Jamais trop, mais assez. Parfois avec nos compagnes, le plus souvent tous les deux. Mais quel rapport avec Contrepoint ? Nicolas Godin, aussi talentueux que modeste, est ce que j’appelle un musicien ouvert. Pour moi qui viens d’une ville où les rockers sont fermés, ça compte. Quadruple. On peut converser, disserter, spéculer, ressasser à propos d’une ligne de basse de Paul McCartney, de l’utilisation des voix de femme par Ennio Morricone, de Trevor Horn même, de Bowie par tous les temps. En 2013, j’avais besoin d’un studio pour enregistrer des cordes avec Tony Visconti, Nicolas m’a proposé celui de AIR. L’antre sublimement vintage qu’il partage avec Jean-Benoît Dunckel, sa moitié dans AIR. Le fameux duo frenchement touché à propos de qui j’ai beaucoup écrit et dont j’ai chroniqué tous les disques, pour Rock&Folk et/où Fnac.com (à l’époque où l’enseigne culturelle l’était vraiment), depuis Moon Safari en 1998. Un premier album, après les Symptômes, monumental. Qui m’en a mis plein le cratère à l’époque de sa parution. Qui a éclairé les deux côtés de ma lune personnelle et merci de ne rien voir là de vulgaire. AIR, après Polnareff et Daho, restera mon grand choc franco-français. Je l’ai dit et répété en long, en large, en travers de la gueule des sceptiques et en petit caractère dans Writing On The Edge. Alors, pas question d’en rajouter ici. Trop tard ? Ah bon. M’enfin, quel rapport avec Contrepoint ? J’y viens. Le premier album de Nicolas Godin est une déviance lumineuse de l’œuvre de Bach, Jean-Sébastien, dont je ne sais rien, mais ai l’impression de tout pouvoir dire depuis que les huit titres tournent en boucle jolie sur la platine de mon bureau (OK, le lecteur DVD de mon Mac). L’idée de faire ce disque, qui n’était même pas parti pour en être un, lui serait venue à cause de Glenn Gould. Que je connais encore moins que Bach. Jean-Sébastien. C’est dire. Alors, j’écoute « Orca », « Club Nine » ou « Elfe Man » sans avoir toutes les clefs en ma possession. Ça ne m’empêche pas de faire sauter les cadenas, je vous assure. Car Contrepoint, et c’est peut-être son seul vrai point commun avec la musique de AIR, est un album qui éclaire tout sur son passage. Qui fait le plein autour de lui, invite à l’errance intellectuelle sans forcer à réfléchir. J’adore. Les mélodies originales de Bach, je ne les connais pas, les variations de Gould, seul Nico m’en a parlé. Alors je prends Contrepoint comme il vient, pour ce qu’il est. Un beau disque en grande partie instrumental mais dont les rares voix sont « extra » comme chantait Léo Ferré. Le champ de mes connaissances en matière de classique et de musique baroque est bien moins étendu que celui de Nicolas Godin, alors j’apparente mes plages préférées de Contrepoint au travail de Ryuichi Sakamoto que je vénère… Non, ce mot est trop faible. Je ne connais pas Flavia Eusepi, mais si elle me glisse quelque chose à l’oreille comme elle le fait sur « Quei Due », juré, ça ne ressortira pas par l’autre. Enfin pas de mon vivant. J’ai cru entendre les violons hoquetés de « Street Hassle », mais où ? Ah oui, là. Dans le genre minimaliste, la pochette de Contrepoint est certainement la plus réussie depuis Chaz Jankel, premier album de cet autre génie (de mes amis aussi, sorry…), au design inégalable. Mais je m’égare. Comme dans le hall à Saint-Lazare. De quel quai part mon train ? Quel rapport avec Nicolas Godin ? Pour le savoir, il faut écouter Contrepoint et accepter de se laisser envoûter. Entourlouper par les synthés sous les mers, les batteries résilientes et sèches comme des coups de trique, les basses au ras du médiator, les nappes de clavier qui soulèvent comme des tapis non-violents. En fait, je ne sais plus si je vous l’ai dit, mais j’aime bien Nicolas Godin.
Contrepoint (Because)

A lire sur Another Film Another Planet, interview Nicolas Godin par Sophie Soligny

 

Photo Thomas Humery